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Les grâces

Michel_De_Bay.jpg

On a lu (1) et (2). Et aussi (3) sur Lubac.

En gros, la théorie catholique de l'objet G. Totalement d'actualité, et parfaitement intéressante. 

On part d'Aquin, qui théorise à la fois la nature faible de l'homme, incapable d'accéder à Dieu sans la grâce, et aussi pourvu d'une aspiration à voir Dieu, en fait à comprendre, son intelligence ayant un appétit inné pour le "quid est" de Dieu.

On passe par de Lubac, qui en 1950 (il fut interdit dix ans pour cela) remit en cause une interprétation d'Aquin par les jésuites que dénonçait Pascal et qui attribuaient à l'homme une "pure nature". 

Il faut savoir que Bellarmin, celui qui condamna Galilée, avait théorisé contre Baius, non pas Bayes, mais Michel de Bay, (1552) l'inspirateur de Jansen (1640) à Louvain; il fut canonisé en 1930... Réaliser qu'une querelle analogue à celle du jansénisme déchira l'église catholique dans les années 50 est soufflant. Le thème reste brulant, et la réconciliation avec les protestants en 1999 (5) ne change rien à l'affaire: il y a bien un problème avec les grâces, sauf à ignorer le concept.

La Justification

Tout part de Paul, qui dit bien (Galates 5) (7) que chercher la justification par la loi (en se faisant circoncire) c'est renoncer à la grâce: le christ libère de la loi ! 

La doctrine commune signée entre Eglise et Fédération Luthérienne est donc finalement celle de "justification par la grâce de Dieu au moyen de la foi". "La personne humaine est entièrement dépendante pour son salut de la grâce".  

Par contre, l'accord sur le "à la fois juste et pécheur" grince encore coté catholique. Alors que le protestant reste pécheur et doit sans cesse demander un pardon qu'on lui accorde, le catholique est sauvé du péché par le baptême  qui lui extirpe ce qui est condamnable et le péché reste personnel. La différence reste importante et explique la foi protestante, la terrible tristesse du pécheur exprimée par Bach, typiquement. On reste ainsi dans le cadre d'un "consensus différencié"...  

La grâce (Gnaden)

Il faut distinguer l'avant et l'après de la chute.  

Car Baius affirme une nature d'avant la chute complètement sans grâce, ou avec une grâce qui lui était naturelle. Dans ce cadre là, la béatitude et l'union avec Dieu ETAIT la finalité et l'état futur de l'humanité, par nature. La chute change l'état de l'homme: il devient pêcheur en permanence et se trouve privé de la possibilité de faire le bien, seule la grâce, donnée par Dieu à qui il veut mais pas à tous le permettant. 

Au passage, on rappellera ce qui a toujours été pour moi un mystère, mais qui en fait s'explique très bien. La réforme protestante était d'abord largement politique et dirigée contre l'autorité jugée insupportable et donc perverse de l'Eglise. C'est la question des indulgences et tutti quanti. Bien sur la doctrine augustinienne de la prédestination et de la grâce fut utilisée et au combien pour marquer la différence, mais le fait est qu'elle eut son pendant du coté de l'Eglise elle même ! C'est cela Baius... A force d'argumenter contre les protestants, les catholiques de Louvain furent contaminés par une interprétation trop rigoriste d'Augustin. Cela en fit des jansénistes des réformateurs "de l'intérieur", à la fois protestants car augustiniens, mais surtout attachés à changer l'Eglise et à la sauver des jésuites. Voilà le drame, mélangeant volonté, foi, intellectualisme et pouvoir. 

On précisera que la "double" prédestination (à destination des élus et aussi des damnés) est de Calvin pas de Luther, et que Baius et Jansen la reprennent à leur compte.  

Tout tient également au maintien des équilibres entre les propositions dotées de sens multiples des injonctions religieuses. Sens multiples ? De fait intrinsèquement contradictoires, elles offrent un lieu, que dis je une cour de récréation au pouvoir, au jugement "juste", à l'équilibre et à la sagesse... 

Revenons à la grâce. Elle est déterminante pour Baius, le bien étant inaccessible sans elle, même aux justes. 

 La liberté

L'un des points reproché à Jansen et sa conception de liberté, (en état de nature déchue) qui précise que la liberté ne requiert pas l'absence de nécessité, mais simplement l'absence de contrainte. En fait on dit la chose de la manière suivante: le mérite ne requiert pas une liberté sans nécessité, mais simplement une liberté sans contrainte. Disons qu'un acte méritoire (ou non) suppose la liberté de l'agent. Or cette liberté n'est pas atténuée par le fait d'être soumis (par exemple, par la grâce, ou par son absence) à la nécessité de faire le bien ou pas. La grâce suffisante et efficace, seul moteur possible pour faire le bien, n'abolit donc pas la liberté.

De fait on nous balance une conception de la liberté compatible avec l'état "non libre" et soumis irréductiblement au mal qui est la nature déchue... 

Vouloir manger quand on est soumis à la faim n'est pas abolition de la liberté; ce n'est pas ce qu'affirme Molina, pour qui la liberté doit être complète. Il prend l'exemple du Christ, absolument libre sur terre: il faisait le bien sans y être soumis, alors que Jansen le voit comme un prédestiné au bien comme les autres... 

Bien que l'équivalence entre volonté et liberté est très scolastique, on peut dire que l'équilibre entre grâce et liberté proposé par Duns Scot est bien radicalement non janséniste...

La pure nature

La doctrine de la pure nature c'est le fait que l'homme produit de la nature créée, n'est PAS à moitié divin. La question vient d'Aquin et des pères, pour qui l'homme a un désir de Dieu, désir multiple et complexe, depuis le désir d'être Dieu, celui de le voir simplement, de l'adorer, bref on a plusieurs sens qui vont jusqu'à la "capacité d'obédience", le minimum retenu par la doctrine post thomiste finalement en vigueur au XXème siècle. 

Pour être précis, on retiendra que pour Aquin, la disposition à voir Dieu est ontologique et non pas vouloir délibéré. On aurait -par nature- la capacité ontologique de participer à la divinité mais pas la nature de communiquer directement avec (ce qui rendrait Dieu "naturel"). 

Il est frappant de voir cette "potentia oboedentialis" (puissance ou capacité d'obéissance) mise par un pape (Benoit XVI) au service de la restriction nécessaire à la liberté absolue de Duns Scot (6). Nature et liberté, les concepts théologiques n'en finissent pas de nous enchanter. En quoi sommes nous semblables à Dieu, voilà la question. 

En parlant de Scot, il faut savoir que les Franciscains étaient très très contre l'homme pécheur total, et la doctrine de l'immaculée conception montre que Dieu veut et peut (comme il le pouvait, il le fit, dit Scot) respecter la dignité de l'humain, en particulier après la chute.

A ce sujet, c'est Raymond Lulle habillé en gueux, et remarqué par Scot à la Sorbonne qui lui aurait fait lire (à Scot) un traité sur la fameuse conception... En échange, Scot aurait diplômé Lulle à Paris! 

Le désir de le voir (Dieu) c'est concevoir tout seul comme être naturel, la divinité, donc le surnaturel alors qu'on est, ce qui est donc contradictoire, naturel. Cette contradiction, exprimée philosophiquement au moyen âge est pleine de bon sens.

Création, grâce, liberté, humanité, divinité, s'entremêlent avec bonheur. Mille ans de réflexions variées et de terribles violences physiques et intellectuelles. 

Mais en fait la discussion est plus compliquée que cela (comme on dit). Mieux, elle illustre le fait que les questions du moyen âge ne sont absolument pas closes ni oubliées. Pourrait on imaginer ainsi un homme crée par Dieu qui n'aurait pas de désir divin véritable ? En état de pure nature, il dépendrait entièrement de la grâce pour accéder à Dieu. Néanmoins, cela pose un problème, car la finalité de l'homme est en cause. Aurait il été crée SANS la finalité de voir Dieu ? De fait c'est précisément la distinction d'Aquin, qui conserve la capacité ontologique. Sinon, la grâce aurait une vertu de changement d'être de l'homme, ou pire, l'homme pourrait s'accomplir naturellement sans le secours de quoique ce soit. Cette dernière solution, très "carpe diem" pourrait elle avoir été l'un des plans de Dieu? 

L'argument porte magnifiquement mais peut être ainsi divisé en deux: l'homme "naturel" vivrait dans une tristesse indéfinie, à la fois capable et éloigné de Dieu, en attente du surnaturel, donc. Il semble que c'est l'issue de la critique de Lubac, finalement acceptée par l'Eglise (à moins qu'elle ne se soit mise à se foutre du problème). 

Au passage, on notera la volonté (et le succès) de réintroduire l'objet G par la bande et avec une habileté qu'on n'ose qualifier de diabolique. Devenu concept désiré le surnaturel devient existant, comme issu mathématiquement du néant. Chapeau l'artiste. On a toute une mode dans le genre, les analogies de Benjamin sur le messianisme nécessaire à venir en étant le pendant Juif, à mon avis. 

Car on a aussi le désespoir devant le divin muet en plus, et donc tout l'existentialisme ! Cette frange là de l'athéisme qui avec son agnosticisme que je qualifierais de "jésuitique", sombre donc dans la gnose, le dieu qui n'existe pas ayant son couvert mis de toutes les façons. 

Dans les deux cas, on a bien introduction du surnaturel dans l'être de l'homme, la théorie de la présence divine associée à l'humanité "ontologiquement" étant introduite et mieux que ça, fourrée, dans la réflexion.

Il faut bien voir que cette façon de faire est très présente. J'ai relu ma polémique avortée avec un de mes rares commentateurs, sur Girard: soit disant athée, le faux intello admettait tout à fait l'utilité du sacrifice, et assimilait l'essence de l'homme à quelque chose qu'il niait tout en le reconnaissant. Une telle choucroute est contradictoire, au contraire de la mienne; tout en identifiant le mécanisme formellement, je le qualifie, moi, de "naturel" mais "factuellement", c'est à dire propre à une étape d'un processus évolutif dont il est possible de voir la sortie. Le Dieu que j'identifie et que je dévalorise en le niant est un "vieux" Dieu, une vieille illusion, une vieille manière de faire, mais inscrite dans les habitudes, donc "existante". L'objet G donc.

Jonas et Auschwitz

On se prend le droit de faire un tour par le judaïsme, qu'on n'ose dire "triomphant" en l'occurrence, puisqu'il s'agit du Dieu d'après Auschwitz, tel que le décrit Hans Jonas. Ce Dieu là, (le christ n'étant pas cité, on n'osera mentionner le Saint Esprit), est bien sur existant (comment en douter), mais surtout impuissant (il a épuisé toute sa sève lors de la création), et souffrant. Il a besoin de l'homme pour survivre (pour son salut sans doute) et le génocide lui a donc ainsi causé bien déplaisir. Quoiqu'on en dise, ce religieux là m'est bien étranger, et les juifs éduqués doivent donc avoir bien du mal à se livrer à mes plaisirs... 

Au passage, et pour remonter le moral de l'illustre sioniste (on ne peut rien lui reprocher, ses écrits sur la gnose sont géniaux, il s'installa en Israël en 35, et bien qu'un peu écolo, il a quand même couché avec Arendt, la glorieuse thuriféraire de Scot), je dirais que les chrétiens eurent aussi bien du malheur du fait d'autres sanguinaires que les nazis et ils ne cessèrent jamais d'avoir confiance en Dieu, tu parles, celui ci avait abandonné son propre fils... Au risque de révisionner, je crois en effet que le génocide ne fut point exceptionnel, que les nazis ne furent pas si inhumains que ça, que les juifs assassinés ne furent pas déshumanisés, et que Dieu ne fut pas changé par l'histoire humaine, pas plus d'ailleurs qu'il n'y présida... 

Baius, finalement 

Mais il y a plus. La nature pure a pour vocation et utilité conceptuelle d'illustrer la nécessaire et dogmatique "gratuité" de la grâce, c'est à dire le fait qu'elle n'est PAS DUE. C'était le problème de Baius, d'ailleurs. Accablé par le péché, l'homme a absolument besoin de la grâce pour ne pas pêcher en permanence. Sa nature a en effet été changée du fait de sa liberté. Parce qu'il avait, avant la chute, le droit au salut, il le réclame après!  Ce faisant, il soumet tout le monde à une règle, à une obligation: Dieu qui a par avance décidé des damnations, et qui ne peut, sans se dédire, revenir dessus, l'homme soumis à l'inexorable damnation qu'il ignore, le juste, forcé de faire le bien... Des démons comme on dit.

Scot mais aussi le catholicisme jésuite, tout pervers qu'ils soient décrivent une liberté absolue qui nous rafraichit bien. Malgré Bach, je reste catholique, donc. 

Scot encore

Mais il y a plus encore. Là on partira dans des considérations sur la métaphysique elle même et sur la nature des arguments à l'intérieur du langage. Car l'hypothèse de la pure nature est un point extrême en fait: tout se passe "comme si". L'article de Michel Gervais évoque un autre point extrême théologique, et qui est précisément l'extraordinaire thèse de Duns Scot (d'ailleurs niée par Aquin), et qui me fascine toujours autant: même si l'homme n'avait pas pêché, Dieu aurait quand même envoyé son fils !!! 

 

(1)https://www.erudit.org/fr/revues/ltp/1974-v30-n3-ltp0992/1020444ar/

(2) https://www.erudit.org/fr/revues/ltp/1975-v31-n3-ltp0995/1020495ar.pdf

(3) http://www.revue-rsr.com/wp-content/uploads/2016/06/RSR-1992-SESBO%C3%9B%C3%89-Le-surnaturel-chez-Lubac.pdf

(4) Romeyer: LA THÉORIE SUARÉZIENNE D'UN ÉTAT DE NATURE PURE

(5) http://www.vatican.va/roman_curia/pontifical_councils/chrstuni/documents/rc_pc_chrstuni_doc_31101999_cath-luth-joint-declaration_fr.html

(6) http://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2010/documents/hf_ben-xvi_aud_20100707.html 

(7) https://www.aelf.org/bible/Ga/5

(8) https://www.eleves.ens.fr/aumonerie/talatex/1516/PFU_15-16/surnaturel.pdf

 

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