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06/11/2015

René Girard

Girard (l'autre, Jean Yves est toujours vivant) est mort. 

En trois mots: d'abord il pense l'humain comme issu du social, lui même issu du religieux, lui même défini par le meurtre réconciliateur lui même issu du meurtre généralisé lui même issu du désir mimétique social humain. 

Ensuite, il pense que le christianisme et aussi tous les grands écrivains et aussi toute la vraie culture, se définit par des tentatives incomprises (jusqu'à Girard) de révélation de la réalité du pot aux roses: le religieux protège de la violence du désir par la violence. Le christianisme, et il le décrit avec munificence, est la révélation de l'injustice du religieux, de la nécessité de la réconciliation totale et de la nécessité de l'amour absolu par abolition de la violence. 

Ensuite, il pense que la dénonciation du religieux est aussi (par la même occasion) une expression de la violence mimétique et donc conduit avec la suppression du religieux à la levée du seul frein à la violence généralisée apocalyptique qui menace notre monde. On a donc une conception double: le religieux est à la fois la source d'une violence injuste (le sacrifice) et la seule protection contre la violence totale. En cela Girard est un messager de l'apocalypse: l'abolition chrétienne de la violence s'identifie à la fin du monde ! 

Pourtant là il aurait changé d'avis et cela est intéressant: le christianisme comme religion du dernier sacrifice est il nécessaire, ou est il abolition totale du sacrifice ? Et bien il semble bien que pour Girard 2, le dernier, le sacrifice soit éternel, l'eucharistie en étant un; l'homme ne pouvant se soustraire au religieux. Dans un entretien à France Culture, il affirme que l'homme est fils du religieux et qu'en le détruisant, il se détruit lui même. Girard serait ainsi adepte du sacrifice ! 

Très puissant, parfaitement irréfutable, sans cesse renouvelé, avec une puissance d'expression incroyable, Girard est un magnifique prophète et se trouve décrire avec munificence ce que peut être un sentiment chrétien puissant et vraisemblable, propre à soulever l'esprit et à déclencher les grandes orgues de la vraie passion religieuse.   

Pourtant, il faut caractériser certains aspects de sa pensée. D'abord, et c'est le principal reproche qu'on peut lui faire, il n'est pas en phase avec les anthropologues, qui assez largement l'ignorent, voire le moquent: il y aurait beaucoup de cultures où le sacrifice à la Girard ne se manifesterait pas, en tout cas c'est eux qui le disent. La dessus, Girard est très saignant: il affirme le contraire et sa lecture de toute la mythologie est non ambigüe. Un tel conflit, qui se trouve affecter la philosophie (Girard n'est pas officiellement un anthropologue, mais un littérateur) fait de Girard un rejeté, un paria. En tout cas, un être à part. 

Un autre aspect tient à la pensée de Girard lui même: tout plein de christianisme, il ne pense pas Dieu. Cela peut paraitre étonnant, mais la chose est patente: alors que la pensée du religieux est ordinairement toute tournée vers le fameux Dieu qu'il soit bien connu, biblique ou caché, et bien Girard ne le considère pas du tout: il n'y a que le sacrifice, comme si les humains ne s'intéressaient qu'à eux mêmes. Pour lui, Dieu est déjà mort et il ne pense pas l'autre du monde, pourtant si présent dans toutes les descriptions, et qu'il qualifie un peu vite sans doute d'illusion, voire d'épiphénomène. 

Comme on l'a vu, il reste donc DANS le religieux, et par conséquent croyant en un Dieu invisible, le traditionnel mystère cause des moeurs étranges des humains, et ce malgré ses théories révélatrices. 

Mais il n'est plus là pour répondre, et ses vidéos sans parler de ses livres sont étonnants et fascinants.

Quel homme ! 

 

Commentaires

La mort de René Girard est un événement majeur que personne ou presque n'a remarqué. En tout cas, les hommages n'ont pas été à la hauteur de la perte intellectuelle.
La lecture de votre texte - ainsi que celle de certain de vos autres billets me suggère les quelques humbles remarques qui suivent.

- "La dénonciation du religieux est aussi (par la même occasion) une expression de la violence mimétique"
Cela paraît normal puisque le religieux (qui assoit les bases d’une société durablement « pacifiée » une fois révélé le pot aux roses, comme vous le dites) est l’antidote de la crise mimétique. Nos puissantes pulsions mimétiques sont endiguées par le religieux, mais elles chercheront quand même toujours à déborder la « barrière » qui les contient et empêche le déferlement de la violence paroxystique. La dénonciation du religieux est donc une expression de la violence (rentrée découlant de l’impossibilité de satisfaire un désir) mimétique.
Je suis athée mais ne peux que souscrire à cette conception du fait religieux et de la dénonciation du pouvoir du religieux…

"Le religieux est (…) la source d'une violence injuste"
Oui, mais l’injustice n’a lieu qu’une et une seule fois pour toute avec LE sacrifice fondateur. Ensuite, une fois installé dans les mœurs, les coeurs et les esprits le religieux nous garantit du danger de devenir bouc émissaire, d’une manière généralement aléatoire. Une société faisant appel à la justice succède à une société fondée sur la vengeance. Est-ce que les fripouilles, dont le sens du collectif est affaibli, en tirent profit plus que les gens honnêtes dont le surmoi est fort ? C’est probable ! Et c’est injuste ! Mais ça vaut mieux que la loi du talion.

"L'abolition chrétienne de la violence s'identifie à la fin du monde !"
L’homme est inventif, mais ses inventions dépendent des circonstances de son existence. Les peuples installés, sédentarisés, socialisés en larges entités denses dont le déchainement violent serait catastrophique relèvent du christianisme comme puissant facteur de stabilisation. Une fois le christianisme inventé, le monde qu’il informe est stable, mais sera-ce pour toujours ou à jamais ? Les peuples nomades des grandes étendues désertiques ou désertifiées ont inventé l’islam, qui leur convient mieux. Le nomade est prévaricateur par excellence. Son monde n’est jamais vraiment installé pour durer toujours.
Il me semble donc que "le christianisme comme religion du dernier sacrifice est (…) nécessaire" dans les conditions qui furent celles de son invention. Et c’est une magnifique invention qui rend tout autre sacrifice inutile et/car trop faiblement opérant. Et je le dis de bon cœur car je suis athée (version radicale) mais de culture chrétienne. Vivant à une époque où l’église (catholique, en l’occurrence) et son emprise socio-politique a été enfin bien rognée – jusqu’à être réduite à la sphère strictement privée, entre les murs de sa maison ou dans l’espace mental de l’individu – je reste infiniment redevable à l’invention et à ses effets à court et à long terme. Et ce n’est pas pour me retrouver vivant bientôt dans un régime théocratique et une société totalitaire tels que nous les ferait l’islam. Les évocations du Sacrifice Initial, oui, les lapidations, décapitations et autres châtiments barbares prévus par la charia non merci! On me dira que l’islam ce n’est pas la charia. A voir.

"Tout plein de christianisme, il [Girard] ne pense pas Dieu."
Non, moi non plus ! Je suis radicalement athée mais je comprends que de grands et puissants mécanismes psychologiques, sociaux, anthropologiques, qui tiennent au tropisme ou à la disposition philosophique des hommes sont ou furent à l’œuvre. Si on les appelle Dieu, très bien." Dieu est déjà mort", mais n'Est-ce pas plutôt Dieu est mort avant même d’exister? Dieu n’est pas vraiment nécessaire. Le mécanisme lui, l’est. Et en effet, Girard a raison – de mon petit point de vue – quand il qualifie "l'autre du monde, pourtant si présent dans toutes les descriptions, d'illusion, (….) voire d'épiphénomène." C’est la seule manière pour moi de comprendre les mythes fondateurs des sociétés « primitives » ou pas et les très grands textes littéraires, qui disent et même montrent comment faire pour que le groupe social dure « en limitant les dégâts ». La lecture Girardienne de Shakespeare est la seule qui vaille réellement de mon point de vue et elle n’invalide pas du tout les analyses des New Historicists – puisque l’histoire est « girardienne » !

Écrit par : VALLET | 14/01/2016

Merci des remarques. J'avoue partager votre athéisme et votre culture chrétienne, et aussi votre admiration de Girard.

Par contre, quand vous dites que le sacrifice n'a lieu qu'une fois, vous avez tout à fait tort: d'après Girard, et il n'est pas le seul à le dire, le sacré se manifeste par le rite, qui est répétition. Le sacrifice est renouvelé en permanence. Il est une technique de remémoration. Mieux, ce qu'on appelle le "religieux" pourrait être défini (selon moi) par cela: la répétition, la re-liaison, la re-lecture d'un rapport particulier MAIS avec un extérieur.
Ce que je voulais dire, dans mon humble critique de Girard, est ainsi que justement celui ci oublie ce fameux "extérieur", Dieu, qu'il ne considère pas comme vraiment présent dans le "rapport religieux", mais créé par lui, en quelque sorte comme un effet second. Et bien je ne suis pas d'accord avec cela. Tout en étant parfaitement athée, je considère que POUR les religieux, Dieu existe. De fait, même si bien sur, il n'y pas de surnaturel dans la réalité, le sentiment humain tel qu'il se manifeste dans l'activité religieuse, suppose un être divin, qui de ce fait (de par sa prise en compte par les humains religieux) existe et ne peut être nié.
Un peu alambiqué, je vous l'accorde, mais effectif. Le point de vue s'applique par exemple au football. La répétition des matchs, les rituels variés qui les accompagnent, les actions physiques, les admirations, les cris, tout cela est parfaitement religieux d'après Girard. Mais où est Dieu dans tout cela, me direz vous ?
Nulle part disent certains, qui en concluent donc que le football n'est PAS religieux, donc; ou bien que Girard a raison et que le divin footballistique est "créé" par l'activité footballistique.

Et bien je crois l'inverse, c'est parce que CEST important qu'on joue au foot. Même si on ne se l'avoue pas, c'est par ce qu'une présence invisible guide tous ces cris qu'on les pousse. Car sinon, pourquoi ?
Et c'est là que mon athéisme frappe: il n'y a pas de Dieu, évidemment, donc le foot est absurde et toute l'activité footballistique est sans motivation, ni intérêt. C'est d'ailleurs ce que je pense, ça tombe bien.

On en vient alors à la dénonciation du religieux. Celle ci est critiquée par Girard, qui se trouve en fait un religieux, c'est le paradoxe de la deuxième version de sa pensée: selon lui, il y a un sacrifice chrétien et il est nécessaire. Et bien je crois moi que l'humanité doit se débarrasser de tout cela, et que non, le christianisme véritable n'est ni religieux ni sacrificiel, et à aucun degré.
La critique du religieux, à mon sens, doit rester comme le disait Girard première version, absolue et sans équivoque, et toutes les pratiques rituelles y compris la messe du dimanche et les marches blanches en l'honneur de Charlie ou de je sais quel sacrifié miraculeux doivent être dénoncées et rejetées: il n'y a pas de DIEU ! (nom de dieu).

Puisqu'on en est à Charlie, prototype de la pratique dégénérée des religions modernes honteuses, et bien je voudrais en rajouter une couche, et la plus véhémente possible. Son adoration est strictement barbare et mérite les dénonciations prophétiques les plus violentes. Pourquoi ? Parce qu'elle cherche la réconciliation sur le dos d'innocents. Le pouvoir socialiste à EFFECTIVEMENT utilisé le meurtre d'innocents pour tenter de se conforter. Cela s'est appelé l'esprit du 11 Janvier, et cela fut invoqué pour faire passer la loi Macron.

Un an après de quoi parle-t-on ? D'un dimanche de Janvier. Les assassinats furent perpétrés un Mercredi.
Le dimanche fut le jour de la marche blanche, le jour du VRAI sacrifice réconciliateur.
Qu'elle horreur ! Qu'elle honte de se prêter à une telle abomination.

Nous avons eu devant les yeux, à notre époque, par un pouvoir démocratiquement élu, une cérémonie barbare digne de la plus cradingue des tribus nègres: une danse de la mort autour de cadavres dont on jouissait littéralement de l'innocence sacrifiée: c'était pour la "liberté d'expression" ! C'était pour le culte commun de la liberté d'expression, c'était pour se rassembler tous, fusionnés, réconciliés.

Pour accentuer l'atroce, le délirant plaisir de dévorer de la viande humaine au nom de l'union du peuple, on a tu la mort d'autres innocents, qui n'avaient rien à avoir avec le blasphème, ni avec l'expression de quoique ce soit: assassiné parce que juifs, les clients de l'hyper cacher n'avaient aucune raison de mourir eux. Ah si. Comme juifs, ils sont forcément solidaires, quelque part, de l'oppression des palestiniens. Le silence autour de cela (d'où la nécessité d'utiliser l'expression univoque "je suis Charlie" pour ne rassembler que certains des cadavres) est révélateur, c'est le moins qu'on puisse dire.

Dérisoire me direz vous: tout Girard est pourtant là.
Et bien le divin qui est derrière tout cela existe figurez vous, c'est ce qui motive cette foule selon moi. Pourtant, et c'est le fond de l'histoire, Dieu n'existe pas. J'en suis persuadé. Pourquoi diable tous ces gens font ils cela, donc ? Et bien, et là on touche le fond, il n'ont pas de raison de le faire, ils ont tort, et c'est ce que je veux dire.

Le point de vue opposé de celui ci est que le divin étant crée par la pratique en question, celle ci a un pouvoir. Comme Dieu n'existe pas en fait, la pratique est non seulement puissante, mais peut être utilisée sans risque, pour le bonheur de tous. Mieux, si elle est contrôlée par les bonnes personnes, elle sera bonne. Par exemple, comme Hollande est bon, et qu'il faut faire passer la loi Macron, tout le monde gagnera à la pratique, qu'on va rendre obligatoire, d'une nouvelle religion... Et bien c'est me semble t il ce que vous dites, et je ne suis pas d'accord.

Mon athéisme est ainsi post girardien: l'évolution de l'humanité passe par la disparition complète du religieux au non de la négation effective et conséquente du divin et donc des pratiques qui lui sont associées et qui n'ont plus lieu d'être.

Vous parlez de lapidations, de décapitations etc. Elles ne sont pas des pratiques sacrificielles à proprement parler, mais des applications de principes judiciaires dévoyés. Les principes judiciaires sont des formes post religieuses d'action visant précisément à empêcher les sacrifices. L'islam par exemple, comme monothéisme se fonde sur un refus explicite des sacrifices humains traditionnels. C'est une religion du refus de la religion sacrificielle, et donc parfaitement "moderne" à ce titre.
Par contre, et c'est précisément mon point, elle reste une religion, tout comme celle de Valls et Hollande, elle se prétend "bonne", au nom d'un Dieu dont elle cherche à toute force à garantir l'unicité. C'est là son truc: elle cherche par le ridicule (et maintenant totalement déconsidéré) slogan "allawakbar" à capter tout le divin, et donc TOUT le sacrificiel vers son soit disant unique point focal, celui qu'elle contrôle de manière autoritaire.

Mon athéisme est en principe l'arme absolue contre ce genre de rhétorique: parce que Dieu n'existe pas, il n'y a donc plus aucune espèce de raison ni d'utilité de proclamer quoi que ce soit à son sujet pour empêcher quoi que ce soit de mauvais d'arriver. Il n'y a pas plus de vrai dieu que de faux dieux:
il n'y a pas de divin du tout ! allawakniet !

Écrit par : François Carmignola | 14/01/2016

Re-bonjour!
Je réponds à votre réponse!

a) "Le sacrifice n'a lieu qu'une fois". Je parlais de ce sacrifice qui inaugure ou définit l’ère de la religion chrétienne. Pas du sacrifice mais du Sacrifice.
Oui, on tue le fils de Dieu - une fois et un seul individu, et après, ce Sacrifice est purgé de ses motivations violentes et vengeresses, symbolisé, et ritualisé - dans l'Eucharistie, un rite qui, je crois, garantit contre la répétition des sacrifices. Mais justement je ne crois en rien et ai été élevée à détester les représentants des églises et les culs-bénis!
Et absolument toute société a besoin de rites! Pour encadrer les comportements, pour éviter ou limiter les passages à l'acte. Les rites sont un outil de contrôle social.
b) « Tout en étant parfaitement athée, je considère que POUR les religieux, Dieu existe. »
Ah, mais je veux bien admettre que les chrétiens croient en l’existence de Dieu – si ce n’était pas le cas, quels hypocrites !, comme LA cause et LE but ultimes de tout et en particulier (de l’ordre) des choses humaines – qui ont bien besoin d’être contenues. S’il n’est pas de surnaturel dans le réel naturel, il peut bien (« réellement ») exister du surnaturel dans l’esprit humain, et il procède sans doute d’un reste infrangible et immarcescible de pensée magique (il faut bien qu’il y ait quelque chose plutôt que rien, pour tout expliquer !), et comme vous le dites « le sentiment humain tel qu'il se manifeste dans l'activité religieuse, suppose un être divin ». Moi je crois – si je dois dire à quoi je crois – à la nécessité anthropologique, à la nécessité des choses et des agencements dans lesquelles elles peuvent se disposer ou être disposées (ou se développer, « à la Goethe » : les choses et les êtres contiennent un programme, un Ur-Phänomen, qui les fait ce qu’ils sont et détermine ce qu’ils deviennent et auquel ils ne peuvent pas échapper facilement). Ça me parait bien plus fort ( !) que de croire au premier degré en toutes ces balivernes de paradis, vie après la mort, justice divine rétributive, j’en passe et des meilleures ! En revanche, bien qu’athée, je ne peux pas expliquer pourquoi le divin doit exister pour les humains et pourquoi, pour moi qui fait partie de l’espèce humaine, Dieu et compagnie ce sont des contes à dormir debout !
« Le christianisme véritable n'est ni religieux ni sacrificiel, et à aucun degré. » Alors qu’est-il ? Seriez-vous d’accord qu’il est un phénomène inévitable ?
c) « Girard a raison et (…) le divin footballistique est "créé" par l'activité footballistique » alors que pour vous « Même si on ne se l'avoue pas, c'est parce qu'une présence invisible guide tous ces cris qu'on les pousse ». Mais vous concluez que « L’activité footballistique est sans motivation » Ca me paraît paradoxal. Vous semblez affecté du même état paradoxal que moi au paragraphe précédent !
Que le football soit d'essence et de forme religieuse, ses manifestations actuelles s’en approchent terriblement fort, c'est une analyse plus que convaincante - et c’est malheureux! A chaque époque, on a les élans mystiques et métaphysiques qu'on peut!
Les marches blanches où on traîne les pieds – et une sympathie superficielle – à côté de gens qui au fond vous sont indifférents sont un signe de faiblesse intellectuelle et de mollesse morale – ou l’inverse ! Une condamnation faible (chrétienne ?) du coupable qui ne vas pas jusqu’à en faire un bouc émissaire. Mais même un rite grégaire et dégradé de ce type peut un jour prendre une autre tournure : les foules peuvent reprendre les formes monstrueuses de leurs origines (Voir Lord of the Flies, de W. Golding, par exemple.) En tout cas, les marcheurs corses qui descendirent sur le "quartier" où on caillasse les pompiers ne sont pas des moutons bêlant "même pas peur" - tu parles! - et « plus jamais ça". Eux savent pourquoi et contre quoi ils sont unis et à quoi ils sont prêts. Ils sont sérieusement énervés.
Revenons au football. Quand les footballeurs jouent, on hurle, on agite les bras, on se tape la tête. Quand ils gagnent, on les acclame, on embrasse son voisin. Comme les « sauvages » rencontrés par Darwin dansent et crient autour du feu d’une de leurs cérémonies magiques. Que s’installe la zizanie et les footeux refusent de descendre du car ! Les supporteurs accusent le coach, ils demandent sa tête, il est limogé… On a les héros – et les victimes expiatoires que l’on mérite !
« Le divin footballistique est "créé" par l'activité footballistique. » dites-vous ; on sait bien que si on tournoie sur soi-même en poussant la chansonnette, on se met en transe. On sait bien que dans les madrassas, les talibans se balancent d’avant en arrière en chantonnant des sourates pour faire comme les autres et arriver à un état de conscience autre ou que sais-je. Au stade, le supporteur, hooligan ou non, vient pour ne plus être lui seul mais pour « faire partie » - prédicat intransitif et comme on ne dit pas à quoi il cherche à s’agréger, on voit bien le côté purement mimétique de son désir, sa vacuité intrinsèque. Les membres des marches blanches sont là pour « faire partie », dans une foule sans projet. Cela ne sert à rien ou à pas grand chose, c’est aussi absurde que le foot. Mais ça soude les groupes.
Absolument, donc la pratique d'un rite créé le Divin et unit les humains. Elle (la pratique) et lui (le divin) sont nécessaires aux groupes humains. Reste à trouver le meilleur ciment rituel du groupe social – ou le moins nocif.
d) « Le pouvoir socialiste a EFFECTIVEMENT utilisé le meurtre d'innocents pour tenter de se conforter. »
Que les socialistes soient de vils récupérateurs sans vergogne, c’est évident. Mais ils n’ont pas le monopole de la vilenie et de la vergogne. Il n’y avait pas que des socialistes dans le cortège. (Si nous avions été sous un gouvernement Sarkozien, même sous la houlette de F. FILLON!, tout aurait été exactement identique). Mais cela ne leur profitera pas autant qu’ils l’espèrent cyniquement. Et s’ils espéraient « faire l’histoire », ils n’ont fait que donner raison à R. Girard en tablant sur la disposition mimétique-moutonnière des hommes. L’histoire est girardienne !
e) « Comme Dieu n'existe pas en fait, la pratique est non seulement puissante, mais peut être utilisée sans risque, pour le bonheur de tous. Mieux, si elle est contrôlée par les bonnes personnes, elle sera bonne. »
En revanche, non toutes les pratiques rituelles-religieuses ne sont pas bonnes, et toutes les pratiques ne créent pas le dieu des chrétiens et son pouvoir EN SON TEMPS apaisant ou civilisateur. Hollande et ses sbires en sont restés au stade de la mimesis, ils déchaînent la crise mimétique (« tous les bons derrière moi, les autres sont les mauvais ») sans être capables de proposer une solution qui la contient. (On fait tous pareil que le voisin, on jette la pierre à un coupable qui passait par là ; ça calme le peuple, la foule des sans dents un petit moment, on verra plus tard. C’est de l’infra-religieux, et du sous-politique).

Bien qu’athée moi-même, je le répète, je n’arrive pas à m’imaginer ce que serait un groupe humain social sans divinité. Chacun a ses failles et ses paradoxes ! Je crois qu’une société sans rite magico-religieux n’a jamais existé. Car si on remonte à l’origine du mot, la religion a pour effet et pour but de relier les individus, de leur permettre de faire société. Et si j’ai quelque idée de ce qu’est un comportement moral, et un surmoi, c’est parce que je vis dans une société formée autour de ou même par une religion « philosophiquement évoluée ». Je ne vois pas que l’évolution de l’humanité puisse aller vers une société sans divin ("de haut niveau")s’en porter mieux. Qu’on croie sans pratiques idiotes, ça oui, ça peut se faire ! Plus de chapeau, ni de foulard ni de kippa, plus de niqab, plus d’obligation de prier à heure fixe, pieds nus et les fesses en l’air, plus de messe, plus de bûcher funéraire pour les morts (et leurs veuves) et plus de sourates écologistes à la Hidalgo (Le diesel et le moteur thermique, tu haïras ! Dans le métro puant, tu t’entasseras !) Une religion mise au pas, mise aux arrêts même, mise au ban de l’espace public, enfermée dans les têtes et les foyers, d’accord, mais pas plus. Mais toutes les religions ne se valent pas. Le christianisme est un immense progrès humain, c’est une religion moderne, fondée en effet sur le refus du sacrifice (d’un ou plusieurs boucs émissaires, rendus responsables par une logique défaillante d’une catastrophe ou d’un épisode de violence collective d’origine mimétique qui périodiquement menace le groupe). Comme l’est l’islam, aussi. Mais il faut forcer « l’islam » à faire son aggiornamento (et vite et surement pas en en tolérant ses signes extérieurs de rituel) comme la chrétienté a fait le sien. (En fait, bien des musulmans de France et surement d'ailleurs sont athées, ou du moins à peu près aussi musulmans que suis catholique ! Ils sont de culture islamique – pas de ramadan, pas de prière à tout bout de champ, pas de costume folklorique, etc. C’est d’ailleurs ce que (certains de ) leurs frères leur reprochent.)
f) « Les principes judiciaires sont des formes post-religieuses d'action visant précisément à empêcher les sacrifices. »
Certes. Mais quand même la chrétienté a compris il y a plusieurs siècles déjà le caractère barbare des supplices infligés au nom de Dieu. L’islam reste attardé sur ce sujet, sa justice ne s’est pas sécularisée, elle décrète encore des châtiments qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à des sacrifices barbares et moyenâgeux. Des siècles après l’inquisition, les croisades et leurs joyeusetés, être chrétien est une activité ou un penchant bien sécularisé, bien intellectualisé qui n’a plus trop de surface publique, qui ne touche plus grand monde. Bon, on doit aussi comprendre qu’il existe un intérêt des chefs politiques et religieux de certains pays à perpétuer l’exécution de châtiments qui calment les esprits du plus grand nombre.
g) « Parce que Dieu n'existe pas, il n'y a donc plus aucune espèce de raison ni d'utilité de proclamer quoi que ce soit à son sujet. »
Certes, crier Allaouakbar ! en mitraillant à tout va ou en signant un contrat avec Exxon ne rime à rien. Mais il en va des musulmans comme des chrétiens : je suis certaine qu’ils sont dans leur majorité au fond plus athées que croyants… mais ils ne le savent pas et ils ne peuvent pas le dire ! Leurs idoles s’appellent argent, domination, luxe, calme et/ou volupté, comme partout dans le monde ! Les émirs du Qatar, Salmane Al Saoud, et autres potentats musulmans ne me paraissent pas trop mystiques, pas trop tournés vers la vie bonne. Il leur faut des palaces, des plages privées, des Mercedes, du champagne et des Ferrari, des montres en or, des fringues de couturier… et des femmes ! Mais la religion – ou la télé – comme outil de contrôle social, c’est une belle invention, ça ne coûte rien – c’est même quasiment une activité dans les mains du secteur privé – et c’est assez efficace! Quant aux terroristes islamiques déterritorialisés – vrais membres de la société mondialisée, ce sont surtout des crapules ou des têtes brûlées menées par des exaltés ou des arrivistes dont la religion est le fonds de commerce, ce qui leur permet de jouer un rôle dans un monde qui autrement les ignore voire les méprise. A cet égard, nommer les pauvres (et les classes moyennes) les sans dents – car je n’ai aucun doute que F Hollande, fan de blagounettes et de bons mots, pense et parle dans ces termes, c’est plus que maladroit ! Heureusement pour lui les gens n’ont pas de mémoire.

Enfin, vous me prêtez l’idée que « la pratique est non seulement puissante, mais peut être utilisée sans risque, pour le bonheur de tous. Mieux, si elle est contrôlée par les bonnes personnes, elle sera bonne. » Certainement pas ! La religion a longtemps servi en Europe à assurer la cohésion des groupes sociaux – même lorsqu’ils entraient en rivalité et en sécession. Encore une fois, c’est un outil de contrôle social, mais de haut niveau de par son côté métaphysique, mystique, moral, et de plus haut niveau en tout cas que la publicité, la télévision ou la police ! Une bonne personne ne cherchera pas à contrôler les autres à son profit, comme les représentants de la politico-techno-ploutocratie de gauche comme de droite le font actuellement avec arrogance. Une bonne personne cherchera seulement à contrôler les effets destructeurs de l’envie qui agit les hommes, par l’exercice de la raison, de la pensée libre ou par l’éducation, par exemple – deux choses que la religion n’aime pas beaucoup.
Bon dimanche!

Écrit par : VALLET | 17/01/2016

Allez on y va.
a) non,non il n'y a pas s(S)acrifice sans rituel, et le rituel se répète par définition: vous n'échapperez pas à cela, et l'eucharistie en est un. Point final, tel l'oiseau dans le poing.

b) Ma définition du religieux étant extensive, je dis qu'il y a TOUJOURS un dieu, même pour les religieux secondaires. Il y a donc un Dieu du foot et c'est ce que je veux dire: une obligation de, un respect de, une sanctification de zidane ou des autres, bref du divin et c'est pour cela qu'ils font cela.
Le "quelque chose plutôt que rien" est une question intéressante, et nous y sommes, mais elle est philosophique et non pas religieuse. Le religieux c'est plutôt l'inverse: pourquoi n'y a t-il pas rien ? C'est parce qu'il y a quelqu'un !

c) Vous justifiez complètement mon intuition. En étant explicitement adepte de la "bonne" foule, vous confirmez donc ce que je disais: il y a deux athéismes, et vous n'êtes pas dans mon camp.
Sachez que votre position, assez répandue, est celle du catholique "zombie": vous pensez en avoir fini avec l'affaire en ayant proclamé la mort de dieu. Vous n'en êtes qu'au début et vous trouvez en fait esclave de bien pire: le dieu caché des foules romaines... Vous êtes adeptes des combats de gladiateurs et des viols et cannibalismes divers exécutés en public. J'ai une autre intuition: seriez vous adepte comme beaucoup (j'en connais), des soeurs kardashian et de cyril hanouna ? Il est comment le dieu qu'il y a derrière tout cela ?
Il soude les groupes, d'après vous. Pourquoi est ce nécessaire, d'après vous ?

d) l'histoire est girardienne, mais girard le déplore... Fillon fut charlie je vous l'accorde, mais son catholicisme n'étant pas zombie ne fut que naïf.

J'ai un concert: a bientôt pour la suite.

Écrit par : François Carmignola | 17/01/2016

On continue
e) D'abord vous semblez me donner raison, c'est effectivement ce que fait le pouvoir actuel: une petit manipulation religieuse pour les dévots zombies.

En même temps votre développement est, selon moi totalement erroné. D'abord, on doit pouvoir poser la question d'une société sans religion ni Dieu. Je sais que Girard le conteste de toutes ses forces, mais on peut ne pas être d'accord et c'est mon cas.

Ensuite votre définition de religion comme ce qui relie dans la société est un contresens: même si les pratiques religieuses on bien sur pour objet de rassembler les gens, la re-liaison concerne les hommes et Dieu, pas les hommes entre eux ! C'est le fond de ce que je veux dire: il y a TOUJOURS un Dieu !
Et bien et c'est mon raisonnement, comme Dieu n'existe pas, la religion n'est pas nécessaire et on peut s'en débarrasser. Après avoir réalisé l'inutilité et la nocivité des rituels.

Pour ce qui concerne l'islam, il faut bien sur en supprimer les caractères régressifs qui ne sont pas des rites mais des marques de soumission à une tyrannie théocratique incompatible avec la modernité. Il faut aussi abaisser, moquer et humilier les précepteurs cyniques de ces pratiques ridicules, et les commentateurs hypocrites de ces malédictions antisémites. De toutes façons, ce n'est qu'une religion, et de la pire espèce.


f) les supplices barbares déshonorent ceux qui les pratiquent et aussi les principes sacrés invoqués pour l'occasion.

g) Je vous sens un peu exalté(e), mais bon, le religieux suscite les passions, c'est normal.
Je crois qu'il faut être pour cela ultra laïc et ultra athée: rien ne justifie, même pour de bonnes raisons, les ridicules simagrées utilitaristes des pouvoirs autoritaires ou en quête de justification. L'humanité a mieux à faire et peut se coordonner par d'autres moyens.

Écrit par : François Carmignola | 17/01/2016

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