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Les consciences illusionnistes

On n'en finira jamais avec le problème de la conscience. On avait vu (1) , mais aussi par la suite (2) avec en exergue, le merveilleux entretien cité par (3).

En gros, il y a un "méta" problème de la conscience: comment se fait il qu'on parle de cette question ? 

Foin de distinctions, soit elle existe, soit non. Les "illusionnistes" sont persuadés que non, et qu'elle "est une illusion". A ce point je diverge. Une illusion, c'est quelque chose, et son apparence doit s'expliquer et se décrire. Par conséquent, cette théorie est en fait, à mon point de vue, réaliste et s'inscrit dans le fonctionnalisme, même si elle a des aspects particulièrement redoutables. 

Pourtant, il y a un argument très fort en faveur de cette illusion: si on était capable de la décrire et aussi de décrire pourquoi nous la subissons, et cela sans faire usage de la conscience elle même, et bien celle ci est inutile conceptuellement. C'est le "debunking" argument de Chalmers.  Par contre, Chalmers est un réaliste et son argument lui permet d'introduire la conscience, précisément, au centre de son explication des croyances. La croyance en la conscience devient première... 

D'abord, elle (la conception illusionniste)  permet une identification moderniste au robot et à l'animal: ce qui s'explique fonctionnellement est donc partagé en principe et tout le monde a des droits. Car pour éviter le caractère "méchant" de l'illusionnisme (on peut donc torturer, y a rien derrière...) c'est le sentiment illusoire qu'il convient de révérer et là on se trouve dans une forme étendue de la démocratie moderne: le sentiment de douleur reste absolument subjectif. Particulièrement vicieuse, l'absence de responsabilité apparente se transforme en son contraire, d'autant plus réel qu'il est illusoire, et donc à préserver à toute force, au prix de la soumission au n'importe quoi. 

Et puis, cette histoire de douleur me parait un peu bêtement juvénile. La douleur et le fait qu'on l'éprouve est une altération de son système global, et perturbe l'appréciation du temps, qui se trouve consacré à la perception et à la conscience de la douleur. La douleur c'est le mal pour un système, et cela ne peut être relativisée au nom de la présence d'une conscience ou non. 

C'est un peu la même chose pour ce qui concerne l'inversion des couleurs, autre fiction "philosophique": la couleur n'est pas neutre et se trouve liée à des phénomènes physiques complexes, qui mettent la perception en jeu en bout de chaine. Mais le vert et le rouge ne sont pas à la même position dans l'arc en ciel pour des raisons profondes et la chimie de la perception n'est pas une illusion, mais une adaptation avec un partage de lois physiques universelles. D'une certaine manière, je crois qu'on "touche" l'arc en ciel en fait... 

C'est pour cela que je trouve l'argument de "mary" (physicienne aveugle qui cesse de l'être et qui voit la couleur rouge pour la première fois) particulièrement débile: du fait que tout son savoir est incapable de décrire "ce que ça fait" de voir du rouge, on en déduit qu'il (le "ceuhksafé") n'est pas physique... C'est le fameux argument dit "de la connaissance". 

Ainsi le sentiment de la douleur est objectif et lui accorder le subjectif absolu tout comme la conscience de soi c'est d'une part mélanger les choses, et d'autre part donner des droits aux electro-sensibles. L'expression des préférences est dévoyée par le droit c'est bien connu: cela d'autant plus qu'une réalité théorique lui est donnée. Alors que le mélange est un dévoiement: la douleur n'est pas "soi", ou du moins ne peut s'identifier avec l'essence du soi, dans la mesure ou elle est un "mal" qui concerne tout le système vivant autour du soi. 

Pourtant philosophiquement, la chose était claire: le sentiment des choses depuis l'intérieur doit naturellement utiliser les organes de la perception et l'intérieur est chosifié, et perceptible, c'est la catégorisation de l'imagination et mon Kant décrit tout cela très bien. Pourtant, la perception de la conscience de soi, c'est autre chose et l'on passe à l'illusion du sujet, chose excitante et redoutable. C'est là que la perception de la douleur, ou bien tout autre perception se concentre: dans le "ce que ça fait" que de percevoir la chose, en gros l'entité ou se focalise cette perception que l'on qualifie de "consciente". 

 

Les arguments de Chalmers

D'abord ce n'est pas une perception, même si cela est similaire à une perception: c'est un "effet". Et la question est de savoir si cet effet a une réalité ou non. 

Chalmers tente d'introduire le "méta" problème de ces considérations en considérant non seulement la conscience elle même, mais la conscience de la conscience, ou la considération de son existence et tente de lier la conscience et la méta conscience. 

Au niveau du débunking d'abord: si on oublie la métaconscience, une explication de la conscience qui ne la mentionne pas la supprime par définition: elle se trouve inutile. 

Au niveau du réalisme d'autre part: il n'y a pas d'explication qui vaille de la chose qui ne doive considérer aussi l'utilité ou la manifeste présence de la question: pourquoi est elle aussi difficile ? 

On se retrouve alors dans une critique a priori de la possibilité logique de l'illusionnisme, que l'on cherche à contraindre de manière exagérée pour mieux le détruire. 

Mais partons du point de départ: comme réflexion "primitive" l'expérience de la conscience de soi, ou conscience "phénoménale" semble, ou plutôt "est" indubitablement non matérielle. 

Les arguments sont multiples, l'un d'entre eux est l'absence de nécessité de cette expérience et donc son caractère "primitif", non causé mais cause au contraire.

Et de plus, l'argument dit de l'"explication" enfonce le clou: comme une explication physique ne fait intervenir que des aspects physiques, elle ne peut, par définition, rendre compte de ce qui n'est pas physique (le phénoménal). Elle est donc incomplète. 

Et puis il y a l'argument de la concevabilité ou "du Zombie". L'idée est que comme on peut concevoir un être identique à nous, mais sans conscience (le zombie) ALORS la conscience est non physique. 

Et pi alors

Tout en partageant la fascination philosophique pour la déduction supra (meta?) physiques issue de simples tripatouillages du langage et de ses argumentations, j'avoue rester profondément incrédule, et les preuves ontologiques de l'existence d'entités me semble à jamais vaines, Chalmers et Nagel compris. 

Nous avons là des approches langagières de l'objet G, somme toutes assez classiques et qui ne font pas assez justice il me semble du caractère fonctionnel des logiciels s'activant dans nos ordinateurs de cerveaux.

Le mot "fonctionnel" d'ailleurs m'a toujours paru un peu réducteur. Comme si un manque de culture de la programmation était à l'oeuvre: le calcul programmé, écrit, acquiert une autonomie du fait du respect des règles qu'on lui impose et qu'il suit sans relâche, en plus ce celles, elles non crées, de la logique formelle et des mathématiques (il n'est pas question qu'il s'en autonomise, de celles là). Cette autonomie est bien physique, car l'encodage des structures faites par le programmeur n'induit AUCUNE correspondance physique entre l'encodé et le codé, sinon la simulation, pas toujours adroite, de certains comportements, eux mêmes supposés, de l'encodé. 

Le dérapage est tout le temps possible. Bien sur c'est là que les chtarbés situent la fameuse bifurcation, mais je parle surtout du non intentionnel (rapporté au concepteur du programme), de la faute, du bug, qui peut très bien ne pas être destructeur tout le temps et induire des comportement déviants quoiqu'en équilibre et c'est toute la question: une structure encodée (l'ADN en est une) ne pourrait elle pas -au bout d'un certain temps- s'équilibrer dans une ou des consciences ? 

Cette histoire de l'erreur est d'ailleurs à la mode: on distingue en programmation deux sortes de résultats à un calcul: le résultat proprement dit et une erreur possible qu'on suppose distincte. L'erreur "fatale" qui se traduit par la destruction du système et son arrêt brutal n'est pas considérée bien sur. La prise en compte de l'erreur comme résultat alternatif du programme ouvrant le possible déploiement d'autres programmes est un surcroit de puissance à l'expression des encodages et semble résoudre le paradoxe de la machine "robotisée" simplement capable de faire des additions, toujours les mêmes. Les erreurs de transcription de l'ADN ne tuent pas toujours, bien au contraire, elles donnent naissance aux espèces... 

C'est pour cela que bien que réluctant à la grande bifurcation, que je crois impossible en fait, je crois la conscience formée d'un logiciel très complexe, qui stocke de manière finie une représentation improbable de son héritage historique, une configuration des ses flux internes, obtenue de trois manières: par disposition génétique d'une part, il faut bien un socle qui l'autorise, par épigénétisme d'autre part, la configuration de l'embryon en croissance étant sélectionnée par des mécanismes biologiques stables issus de l'organisme maternel et transmis directement. Tout se passe comme si une mémoire de l'organisation biologique était transmise sous forme d'une aptitude statistique à exprimer un type de comportement. Cette capacité à transmettre trouve enfin une forme encore plus sophistiquée dans le troisième étage, l'étage affectif et social qui lui même est un "monde" complet en équilibre de transmission autonome. 

Nulle possibilité de conscience sans interactions entre ces trois étages, ce qui fait de cette organisation quelque chose de non modélisable symboliquement ou même physiquement, car régi par des mécanismes temporels stabilisés pendant toute l'histoire de l'évolution, la lente transformation physico chimique qui a conduit aux systèmes dont nous parlons. La simuler ou la réaliser à nouveau pourrait imposer la simulation de l'ensemble du processus évolutif qui y a conduit et qui s'y trouve représenté. 

Si pour une raison ou une autre, la solution obtenue est unique d'un point de vue organisationnel, situation qui pourrait, c'est vrai, être infirmé par la rencontre avec une autre espèce "intelligente", et bien nous nous retrouverions dans une situation "noire", condamnés pour toujours à ne jamais maitriser la chose.

Une telle situation se retrouve en astrophysique avec un monde spatio temporellement trop vaste pour être exploré ou décrit dans les limites de notre existence évolutive. A noter que la question de l'"autre espèce" est ainsi liée à cette question, un espace trop grand annulant la probabilité de rencontre et consacrant donc notre solitude. 

C'est le mérite des recherches métaphysiques, et méta mathématiques, que de viser à démontrer ces impossibilités, ce qui pallie le coté dépressif de toutes ces impuissances, en les transformant en victoires ! 

C'est pour cela que contrairement aux progressistes, qui veulent "finir" le monde en faisant une pure machine, je serai toujours dans le camp des baroques, ceux qui pensent le monde comme absolument infini, et donc infiniment disponible pour toutes les solitudes, ce qu'on vient de voir, mais aussi pour toutes les aventures. Cette attitude n'engage en rien à une quelconque croyance, Dieu lui même étant un concept trop étroit pour l'immensité du monde présent et à venir, sur lequel nous nous dressons et qui reste ouvert à nous. Amen. 

 

(1) http://francoiscarmignola.hautetfort.com/archive/2018/06/09/les-consciences-6058213.html

(2) http://www.francoisloth.com/le-metaprobleme-de-la-conscience/

(3) http://www.francoisloth.com/le-mirage-de-lillusion-une-derive-scientiste-au-sujet-de-la-conscience/

(4) Thèse sur Chalmers:  https://archipel.uqam.ca/11297/1/M15482.pdf

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