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Les cyniques

On a bouquiné sur Sloterdijck (Sloterdaïke), qui eut le culot de sortir une "critique de la raison cynique" 200 ans après Kant. 

La raison cynique

En gros, les lumières, l'Aufklärung, croit en la raison mais se heurte au conservatisme. Pour le convaincre, elle commence par le dialogue, bien sur refusé et là commence à expliquer ce refus en théorisant l'idéologie, la chose qui justifie le blocage. Pour agir, on va alors "démasquer". 

Et c'est là que ça diverge: le démasquage est traditionnellement satirique, "kunique", et il devient hélas théorique, sérieux, voire radical, et par là même démasquable lui même par le cynisme conservateur. 

C'est le drame de l'aventure marxiste, drame redoublé: son échec condamne l'aufklärung lui même, qui se trouve démoralisé, sans avenir, laissant cyniquement place au malheur éternel. 

C'est là que Sloterdjick tente de donner espoir: on peut faire quelque chose pour résoudre le conflit théorie pratique: en revenant au kunisme de Diogène (en l'amendant un peu, tout de même), on peut se démasquer soi même une fois pour toute et se lancer enfin dans ce qu'il faut faire, car "cela est possible" !

Mais le sulfureux boche est en fait un peu transhumain. Dans quel sens?

En gros il est un anthropologue et parle de l'hominisation et du rôle des humanismes dans cette hominisation vue comme la domestication, l'apprivoisement des hommes. Il se trouve que l'humanisme "classique" a atteint ses limites, et se trouve soumis au cynisme moderne, il doit se renouveler. Comment ? Et bien par la technique ! Considérée comme seconde et bestiale par la culture classique, la technique est ce qui manque à l'humanisme qui se fait détruire par elle (les techniques d'information et de communication le ruine). Et puis on en vient à une allusion, que je ne sais si on peut l'attribuer à S. et qui serait que les chercheurs et les techniciens remplacent maintenant les prêtres et les producteurs. 

Plus généralement, on en vient au changement de point de vue qui se fait jour au sujet de l'hominisation: de l'homme sauvage à domestiquer, on passe à l'espèce dans son ensemble à forger avec la technique. Au passage, au prix d'une petite ambiguïté voulue, on fait allusion à un eugénisme qui fit se révolter les bien pensants allemands des années 2000. Pourtant, comme tout penseur du possible, S. en un aussi du nécessaire et de ce qui est déjà accepté: sans descendance, les "enfants du national socialisme" sont à la fois les parents des enfants éprouvettes aux embryons triés, et aussi les derniers représentants (la polémique avec Habermas le montra bien )  de l'humanisme traditionnel, celui dont S. annonce la mort. 

La contrôle de la "vie nue" (zoe) thème foucaldien (le biopolitique) et bien sur Heideggerien dans son sens sombre fait écho à ce nouvel humanisme de "la sélection" libérale ou libertaire, qui pour permettre le souci de garder le droit de faire naitre qui on veut d'où on veut garantit que le résultat sera de bonne qualité. Mais on peut parler aussi de la chirurgie esthétique et du droit à faire des études supérieures, comme si la sélection s'imposait à la mesure de la liberté de faire ce qui la rend nécessaire et aussi de ce qui lui permet de décider. En possession de son miroir, l'homme sait où il va. 

Cette histoire d'apprivoisement par la culture fait penser à Depardieu et à sa rédemption par le théâtre: l'homme brutal finalement sous contrôle... L'est il vraiment ? En tout cas sa révolte animale contre un monde qu'il déteste est un peu une défaite de la respectabilité culturelle moderne, qui ne s'identifie plus à la civilisation en fait, et on en a parlé, le monde occidental se clive.

Clivage qui n'est pas seulement celui des revenus comme le voulut et le vécut longtemps (jusqu'à l'embourgeoisement socialiste final) l'humanisme socialiste "éclairé", mais aussi celui des victimes de la mondialisation maintenant isolés et uberisés, et dont les sondages montrent qu'ils auraient perdu le lien social et la confiance globale en autrui, cela étant mesuré "scientifiquement"(2). Utilisateurs des nouvelles techniques y compris celles de l'internet porteur du complotisme, mais aussi victimes de leur remplacement par des robots, les pauvres gens se tourneraient donc, à rebours des thèses sur les rond points fraternels et la "common decency", vers la ... xénophobie. 

La confiance selon Daniel Cohen

La confiance à priori c'est celle qu'on mesure (c'est ça la science, des questions) envers la personne qu'on rencontre dans la rue, envers son beau frère (le clivage est dans les  familles), envers bien sur les immigrés (la "phobie migratoire").

On mesure aussi autre chose, étonnamment: que les pauvres de droite préfèrent les baisses d'impôts et les référendums à l'assistance sociale et à la proportionnelle: le manque de confiance sans doute.

Je dirais "le vrai" : vivre avec l'évidence de la nullité d'un monde censé être efficient, et devoir côtoyer ses supporters cyniques, avec aussi les migrants, tout aussi cyniques car attachés à leur culture défaillante et à  leurs allocations, voilà qui devrait inspirer confiance... 

On commentera les explications données par Daniel Cohen lui même (2) et qui montrent la nature du problème, je veux dire l'affreux et dégoutant cynisme d'un autre a priori, celui de celui qui porte le nom de famille de Cohen, pardon d'être complotiste, qui considère la xénophobie (assimilé immédiatement, écoutez parler le scientifique détaché de ses affects, tu parles) comme la marque de la perte de confiance en autrui (sa parole s'égare sur ce point, ah que l'oralité est signifiante, souvent). 

"on y trouve du nationalisme, de la xénophobie, ce que l'on comprend par le rapport blessé à autrui".

Pour se démarquer de la critique, le prudent économiste séduit par les sondages comportementaux, et qui bien sur roule pour la confiance macroniste avec toute la vapeur qui porte sa carrière encore en devenir, parle de l'échec des politiques économiques courantes à l'égard des réprouvés. Relan du socialisme qu'il si longtemps considéré nécessaire (il est à Jean Jaures, et conseilla Martine Aubry) ? On peut imaginer autre chose: la nécessité de cet échec et la consommation de la détestation de ce peuple maudit, que l'on peut maintenant insulter et éborgner sans prendre de gants, merci Macron. Cynisme ? Et bien oui. 

Au passage un monstrueux contre sens, au sujet de l'ère des masses qui succéda à l'ère des classes, selon Arendt, les drames des années 30 étant dus à l'isolation des individus, les partis "de masse" communistes et nazis n'ayant pas pu (malgré la forte injection de lien social qu'ils permirent tout de même) inverser la tendance de la méfiance. Arendt avait raison ? Et  bien pas de cette manière: les gilets jaunes ne constituent pas de parti, bref choucroute. Ils réinstaurèrent par contre sur les ronds points tous les liens sociaux qu'ils purent les pauvres: mais cela ne compte pas. 

On rigolera de la mention de l'homophobie au sujet de la confiance interpersonnelle, la peur de se faire faire un enfant dans le dos, sans doute, à rééduquer. Ca c'est du kunisme.

Le cynisme et les sphères

Car S. c'est aussi le cynisme moderne, qu'il qualifie comme une "indifférence" généralisée, il faut le dire, assez bien vue. Que voulez vous "démasquer" dans cela? Car le cynisme s'est démocratisé: tout député de second rang, tout épicier l'est autant que Machiavel lui même... Il n'y a plus de contradiction et tout est possible "simultanément" (en même temps).

S. théorise 4 choses nouvelles: l'internet, le terrorisme, le politiquement correct et les migrants. Sur les 4 sujets sensibles se déploie les relations entre domination politique et mensonge... On ne saurait mieux dire, surtout de la part d'un macronista allemand vivant en France (pour lui le pays ou les ingénieurs ont triomphé dese théologiens) et assimilant Macron aux lumières etc etc. 

S. est aussi le théoricien des "sphères" de l'hominisation, les ouvertures au monde se faisant derrière une couveuse sphérique qui protège à la fois de l'intériorité passive et de l'horreur de l'environnement extérieur. La description de la ruine de l'humanisme totalisant se faisant grâce aux bulles de l'écume, ce à quoi nous sommes maintenant réduit, inexorablement. Une pensée champagne. Une pensée des "formes" aussi, en plus de la classique considération des concepts et des chiffres.

Au passage il y a des échelles: la ville, le capitalisme et la terre avec au delà de chaque sphère, un "environnement". Sauf pour la station spatiale. Dans le vide, il faut mettre l'environnement à l'intérieur. Ah la belle pensée ! On se retrouve à remettre en cause la dualité nature culture. 

Tout Slot... 

S. fut violemment critique de l'accueil des migrants par Merkel, au nom de la protection nécessaire. Il a une vision de l'Europe non impériale MAIS... Tout en attribuant à l'Europe une volonté de partage non impérialiste à cette dimension (grande), il reste un post nationaliste à l'Allemande, comme on dit. On verra (3) où le redit, et en phase avec le fédéralisme de Giscard d'Estaing, nettement décrit: une fédération d'états membres sans fédération des citoyens, les états nations subsistant, MAIS avec un traitement européen des grands sujets. Ce refus affirmé de la fédération dite "intégrale" est net. Est il vraiment partagé ? 

S. nous parle aussi de la colère, le thymos des grecs, à la fois colère sacrée du guerrier et ressentiment ou désir de domination. Moteur de l'histoire, et oublié de Freud qui ne voyait que libido, ou de Marx, qui ne voyait que pauvreté, elle serait ce qui perturbe, et qui doit se canaliser: dans des caisses d'épargne, comme le christianisme ou le communisme qui accumulent les colères pour les solder lors du jugement dernier ou de la révolution prolétarienne.

Voilà qui est bien en ligne avec la domestication: les caisses d'épargne de la colère ne fonctionnent plus et donc ça fuse de partout. Pour Nietzsche, il y a un équivalent: la vitalité devient défaillante. Une autre saillie, assez bien vue est celle de l'âge des batards, qui attendent tous une bonne nouvelle, car le patriarcat n'a plus court: chacun gère directement son rapport à Dieu. 

Max Scheler

L'ouverture au monde, ce qui distingue l'homme de l'animal, vient de Max Scheler, objet de la thèse de Jean Paul II. Il s'agit de ce qui libère de la "vie", du "milieu", et qui donc lui permet d'avoir un univers. 

S. reprends tout cela sauf que l'esprit ainsi advenu a été "produit" (et non pas crée par Dieu). C'est toute la question donc. Les anthropotechniques nous dispensent de la nécessité de nous adapter à l'environnement. 

Heidegger

S. est intervenu dans le colloque Heidegger, avec une mystérieuse et profonde description de la modernité vécue par le jeune H... (5). On aurait un jeune catholique exposé au rien du XXème siècle 

Et puis au sujet du "mal du pays" que la judenshaft ne serait pas capable d'éprouver, il met en avant le "l'an prochain à Jerusalem" qui l'invente en premier lieu: cela rejoint la position de Finkielkraut lors du colloque et qui était que les seuls vrais Heideggeriens étaient aujourd'hui les juifs, bien sur.  

 

(1) https://archipel.uqam.ca/759/1/M10158.pdf

(2) Cohen etc l'origine du populisme https://www.youtube.com/watch?v=yh2gCcDWOOE

(3) Post sommet européen avec Giscard d'Estaing et Slot https://www.youtube.com/watch?v=dB7gSpxcWPA

(4) https://journals.openedition.org/gc/4651

(5) Conférence sur Heidegger: http://www.ekouter.net/la-politique-de-heidegger-avec-peter-sloterdijk-pour-la-regle-du-jeu-3038

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