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Les rasoirs

 

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On commencera par celui d'Ockham, Guillaume, "Venerabilis Inceptor". Le franciscain nominaliste, plus jeune que Duns Scot (il est né en 1285 et meurt en 1347, la même vie que Bach 4 siècles avant/après). 

"Pluralitas non est ponenda sine necessitate"

"frustra fit per plura quod fit per pauciora "

"peccatum est fieri per plura quod potest fieri per pauciora"(comme le fait Empédocle)

"Quando propositio verificatur pro rebus, si duae res sufficiunt ad eius veritatem, superfluum est ponere tertium"

 etc etc bref de tout ce que le bon sens recommande d'appliquer en toutes matières. Simplement la chose fut appliquée dans les domaines variés de la philosophie du moyen âge, source comme on le sait de toutes les philosophies ultérieures, et véritables origines de la "modernité": chose ancienne dont les plus vieux singes se vantent (c'est ma définition). 

Mais à propos de quoi? 

D'abord, il s'agit de la logica modernorum, ou science des suppositions, c'est à dire des sujets des propositions. 

Pour tout dire, il s'agit pour le "nominales" qu'est O. de rendre possible des réalités qui ne sont que des individus tout en maintenant la possibilité d'une science du général. Pas si simple. 

Le débat est celui du nominalisme, et de ces choses "en trop" dont on veut se passer. Des entités qui ne sont pas nécessaires. 

Il faut mentionner le célèbre texte soumis à Louis XI en 1478, contre l'édit de Senlis de 1474 qui interdit le nominalisme (en fait la lecture des écrits d'Ockham, Buridan, Grégoire de Rimini, Albert de Saxe, sous la forme d'un "clouage" des livres dans les bibliothèques). Louis XI finalement l'autorise en 1481 et on décloua. 

On a donc lu (2) et écouté (4). Avec la belle différence entre nominales et reales, les nominalistes étant partisans d'une théorie extensionnelle de la signification, les réalistes d'une théorie intentionnelle. "intention" : nous y sommes. On se relit soi même (5) et (6). 

Pour faire cours, et voir si j'ai compris, il s'agit de se débarrasser du "concept" comme chose séparée, et d'en faire un signe. C'est ce qu'assume le quasi contemporain Charles Senders Pierce, le pragmatiste, pour qui c'est la pensée elle même qui est signe, et qui refuse l'existence de choses dans la tête que le langage désignerait. La pensée est dialogique, "en signe", non pas "signe" mais identifiée au flux des signes. Tout le problème est donc de comprendre vraiment ce que tout cela veut bien dire... 

Pour brouiller les pistes, on appelle la "pragmatique" la partie du sens que l'on veut dire, le "vouloir" dire indépendant à un certain degré du contenu apparent du "dit". La philosophie pragmatique, elle, donne un sens aux sens par ce qui est susceptible d'être agi, ou transformé en actions extérieures.  

Cousin

Alan de Libera (4) est bien sur tout à fait éclairant: sa description de Victor Cousin, traducteur d'Abélard, ministre de l'instruction publique, qui identifie la phrase de Porphyre traduite par Boece au problème unique de toute la philosophie. Ca a de la gueule ! Surtout qu'il me semble bien que la notion d'Archi Problème, que Libéra malicieusement renvoie à Cousin est bien celui là. J'avoue être séduit. Et mon objet G, comme archi problème du futur, est bien dans la course. L'avenir jugera, héhé. Pourquoi ne pas le dire ? Toute la philosophie après Kant n'est que contorsion autour de l'objet G, et il faudra attendre enfin la mort de tous les dieux, le nazi et le communiste compris pour pouvoir analyser les choses enfin sainement. 

Aristote

Il faut d'abord bien comprendre la théorie aristotélicienne du signe. On a le concept, le mot et la chose. 

Le mot désigne le concept, qui référence la chose. Voilà la situation de départ. 

 

Les distinctions. 

Il y en a plusieurs, et des  belles: 

D'abord la distinction d'Avicenne entre l'être d'essence et l'être d'existence.

Reprise largement, elle permet de décrire ce que Dieux savait des hommes avant leur création: esse essentiae et non esse existentiae. Et bien Scot refuse une connaissance essentielle qui rendrait la création inutile et il introduit la connaissance de l'esse intentionale ou intelligibile, semblable d'ailleurs chez les hommes à cause de l'univocité de l'être. Ah ce Scot ! On mentionne aussi l'esse materiale ou naturale pour les choses. 

Ensuite entre les choses nommables mais inconcevables, le fameux "bouc-cerf" à cheval entre catégories et donc impensable, pur néant non intelligible et la chose concevable mais non existante, comme le centaure, possible logique selon Duns Scot. 

 

Suppositio

Mais avant cela, la théorie des suppositions d'Ockham. "Summa logicae" explique tout ça. On commencera toutefois par l'affirmation que le "concept" est un signe comme les autres et tout est dit. Puis on va dans les détails. 

Une supposition est le "terme" de la proposition, ce à quoi la prédication correspond. Elle renvoie à des choses différentes qui peuvent être personnelle, simple ou matérielle. Un terme c'est un nom ou un verbe, et Ockham se voit comme "terministe" par opposition à "modaliste". Tout est dans le terme... 

Une supposition personnelle est une chose intra ou extra mentale et ne vaut pas pour un signe, mais pour ce qu'un signe signifie, un objet terminal. "l'homme est mortel": l'homme est bien TOUS les hommes, pas le concept. On a donc ici identification entre signification et supposition. Il y a plusieurs modes de la supposition personnelle. 

Une supposition simple s'applique aux termes qui sont des mots et qui référencent  des concepts. "l'homme est une espèce" suppose bien le concept désigné par le mot "homme". 

Une supposition matérielle s'applique au mot. "homme a deux syllabes" s'applique bien à la chose qu'est le mot. Cette supposition là est bien celle qui référence une chose effective, matérielle.

Supposition n'est cependant pas tout à fait signification et permet d'expliciter les relations entre mots et référence, et c'est là son objet: dissiper les ambiguïtés. Par exemple, "prenez un (autre) verre" suppose un verre, rempli en l'occurrence, alors que la signification porte sur le fait de boire ce qu'il y a dedans.  

Mais il y a bien sur un truc et Ockham en profite pour prendre position sur la réalité des concepts. 

D'abord Ockham tient pour fausse l'affirmation "le corbeau est noir", qui veut faire croire qu'il y a un corbeau... 

 

Le nominalisme de Guillaume

En lisant (7), on en vient à un monde composé d'individus. Ces choses existent (O. est "réaliste") pour de vrai et sont perçues par l'âme. Les catégories d'Aristote sont réduites à 2 (la substance première et les qualités singulières). Il y a aussi les formes substantielles et les matières singulières et c'est tout: les universaux n'existent pas hors de l'âme. Cela car il n'est nul besoin etc. Voilà où s'applique le principe.

Cela va assez loin car à la question numéro un de Porphyre, (traduite par Boece), et qui est de savoir si les genres et les espèces existent ou ne sont que des purs concepts, Ockham répond et termine le questionnaire: des purs concepts.

Foin de Scot et de sa nature commune et de son haccéité et aussi de sa distinction formelle entre les deux: les choses singulières le sont par elles mêmes (quaelibet res singularis se ipsa est singulari). 

Et puis vient la grande démonstration qu'il n'y a pas de substance singulière du réel, donc, qui soit universelle, c'est à dire qui "serait" plusieurs. On fait ici de la méréologie (science du composite), et si une chose n'est pas composée, elle est singulière et sinon elle serait composée de choses singulières, problème réglé ou bien alors composée de choses universelles dont on pourrait examiner la composition d'au moins l'une d'entre elles. Le passage à l'infini démontre alors qu'on ne trouvera jamais de choses proprement universelles. Habile et sans doute un peut "tordu", mais pas mal. 

Les essences

En fait, la théorie de la supposition, on l'a évoqué brièvement supporte la méthode: on peut logiquement associer plusieurs individus avec des propositions vraies valables sur des termes identifiés. Les individus se ressemblent ou se différencient par ce qu'on en perçoit et c'est là qu'on a des difficultés. Ces individus qui se ressemblent, ils se ressemblent en quoi ? 

Et bien par leur essence et c'est tout le problème et toute la solution. Les concepts qui sont donc des choses, mais dans l'âme exclusivement, expriment l'essence des choses, mais ne la sont pas, "de même" (et là on a le point typique et capital d'Ockham) que le signe n'est pas le signifié. Paf, voilà la sémantique du monde: le concept joue le rôle d'un signe. Il est un signe. Et les essences ??? 

 

Le langage mental

Ockham, avec d'ailleurs Augustin a un langage mental (verbum mentis). Ses termes sont seulement dans l'esprit, et précèdent tout discours dans la langue réelle. 

En fait il s'agit d'une langue plus simple que toutes les autres langues et dont les mots sont les concepts, les fameux concept-signes d'Ockham. On a là l'"intention", ce que Boece appelle "l'intellection". 

On a alors une autre application du principe d'économie: nul besoin d'"objet" concept, l'acte l'intellection lui même suffit pour identifier la chose, le concept comme signe est en fait le concept comme acte de signifier. Et hop.

On notera bien sur le renversement de la théorie aristotélicienne: le mot ne signifie pas le concept, le mot peut désigner directement la chose, et le concept peut désigner aussi la chose, comme signe. Cela Scot le disait déjà, avec le fameux argument qu'on peut ne pas connaitre distinctement mais identifier otut de même la "chose", par exemple Dieu. Scot mentionne aussi comme argument (encore une perle du subtil) la possibilité de parler hébreu sans le comprendre, en combinant (ah la belle intelligence artificielle que voilà) des phrases suivant des règles. 

La chose est d'importance et ce point partagé entre Scot et Ockham, ne l'est pas avec Buridan (faut le savoir).

Il faut ajouter que cet "acte" est terminal, c'est à dire qu'il signifie directement la chose extérieure, et qu'il évite ainsi les entités de "représentation" qui seraient aussi dans l'âme. Cet évitement se fait d'un mouvement rasant. Et hop. 

Nous avons donc bien (au moins) trois coups de rasoirs, et c'est ce qu'on voulait dire.  

 

(1) https://journals.openedition.org/methodos/3687#bodyftn9

(2) http://philosophie.ac-amiens.fr/IMG/pdf/Grellard_nominalisme_2002.pdf : 

(3) https://books.openedition.org/cdf/2226#bodyftn11 : La pensée signe de Pierce

(4) https://www.college-de-france.fr/site/alain-de-libera/seminar-2014-03-27-11h30.htm 

L'archi problème des universaux par Alan de Libera. 

(5) http://francoiscarmignola.hautetfort.com/archive/2017/11/04/les-universaux-5995844.html

(6) http://francoiscarmignola.hautetfort.com/archive/2016/07/30/la-reduction-5831750.html

L'intention de Brentano, le maitre de Husserl.

(7) http://depot-e.uqtr.ca/2608/1/000693501.pdf

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