Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

21/01/2017

La conclusion répugnante

Derek Parfit est mort. Il serait le plus grand philosophe Anglais vivant mort.

Immortel auteur du concept de "conclusion répugnante", il est un philosophe de l'économie, métaphysicien de l'identité personnelle (son livre essentiel Reason and Persons porte sur ce sujet) et donc sur ce qui peut motiver l'attribution de valeur, l'être soi, ce qui va décider rationnellement entre ceci ou cela ou du moins les théories invoquées pour ce faire...

On aura lu sur lui cela: http://oeconomia.revues.org/2175

D'abord, il y a deux conceptions de l'humain: le dualisme qui attribue à l'âme l'individualité fondamentale, et le réductionnisme, qui réduit l'identité à un sentiment de permanence, de continuité qui va au delà de soi, au moins relativement. L'essentiel de la fascination qu'on peut éprouver au réductionnisme est qu'il permet de relativiser son propre soi et par exemple, préférer un autre que soi à son "futur soi", car plus directement relié à lui ...

Qu'elle belle définition de l'altruisme !

Cette histoire de réductionnisme vient de Locke, qui affirmait contre le dualisme cartésien une continuité corps esprit. La réflexion sur l'identité de Parfit se situe à son sujet... 

On va donc jusqu'à évoquer la prétention extrême qui consiste à ne pas avoir à se soucier de son futur, le "futur soi" étant radicalement différent. On se retrouve alors dans une méditation sur la mort, ou l'on compare télétransportation et mort, ou clonage et mort et pour finir la transmission de ses idées mieux que la mort.

Pour lutter contre cet extrêmisme, on pourrait imaginer de promouvoir un utilitarisme qui impose de penser à l'utilité globale diminuée par l'imprudence de la prétention extrème, de promouvoir un sentiment kantien qui au nom de la défense des autres pousse aussi à se défendre soi-même, ou bien de promouvoir une défense des générations futures, équivalentes, finalement à tous les "futur soi".  

Hélas, Parfit reconnait un échec en ne pouvant prouver cette valorisation, plongé et cela serait la difficulté, dans des comparaisons abstraites entre théories, en utilisant les préférences théorisées pour les départager (tous les domaines théoriques ont leurs auto références...) on s'y perd.

On en vient pourtant à l'intérêt, à l'objectif rationnel de tout cela est qui est de démonter le modèle de l'égoïsme rationnel utilitariste, réfuté par la prétention extrême. Ah quelle belle théorie: la forfanterie du présent pur, pour insulter l'avenir, conçu comme différent de soi et sans importance. 

Mais Parfit a d'autres trucs dans son sac: il se lance dans la théorie des préférences pour finir par démontrer le théorème de la conclusion répugnante qui statue que la comparaison utilitariste conduit à trouver meilleure une masse immense de valeurs quasi nulles comme supérieure à un nombre plus réduit de hautes valeurs, comme si dans ces domaines, une puissance pouvant se faire à basse intensité. Il y a la valeur instantanée, et le nombre de personnes qui en bénéficient. Un examen théorique signé Parit démontre qu'il n'y a pas moyen de sortir du paradoxe, et que quelque soit la méthode de valorisation, les effet pervers maintiennent l'absurdité qu'elle soit celle de la conclusion répugnante ou pire... D'où le titre. Il y a même un théorème de TRES répugnante conclusion.

La démonstration est assez vicieuse et suppose une transitivité. On part d'un monde avec dix personnes heureuses, qui n'est pas pire que lui même augmenté de dix personnes un peu moins heureuses. Ce deuxième monde est clairement moins bien qu'une troisième monde, formé de vingt personnes aussi heureuses que la moyenne du bonheur du deuxième monde. Par transitivité et récurrence, on se retrouve à l'état décrit: une masse innombrable de personnes à la limite du malheur devient "plus heureuse" que la population initiale... C'est ça la vie ? 

Ce paradoxe "répugnant" permet à Parfit de (tenter de ) rejeter le calcul utilitariste et c'est l'objet de cette réflexion, en lien avec la notion d'identité personnelle et c'est toute la question. En effet, l'utilitarisme fait du choix, non pas un arbitraire issu d'un individu, mais un calcul de préférences, à priori soluble et c'est toute la question. Nous voilà donc au coeur de la réflexion moderne sur la liberté, et Duns Scot est toujours d'actualité.

Parfit met donc en avant la possibilité d'une autre conception de soi, différente de celle, selon lui, du "tunnel de verre", dans lequel on serait enfermé jusqu'à sa mort. Une conception dans laquelle la relation de soi à soi serait similaire à celle de soi à autrui. On se retrouve donc face à une tentative de diverger des notions éthiques classiques. Ce que Parfit revendique d'ailleurs, en prônant une éthique non religieuse. 

 Tout cela est expliqué en détails en https://plato.stanford.edu/entries/repugnant-conclusion/

 Mais on a mis le doigt dans la philosophie de l'Esprit. C'est là où il y a la "sentience" (qui est au fait de ressentir ce que la raison l'est au fait de penser, une capacité) et les "qualias" (propriétés incommunicables de la perception, niées par Daniel Dennet). 

On est aussi dans la réflexion sur la conscience animale et sa représentation philosophique. De fait l'idée consiste à mettre "dans" le monde la sentience et donc de rendre l'éthique objective puis de déprivatiser le sujet, qui ne peut plus s'isoler dans son arbitraire. La sentience n'est plus isolée et nous devons toutes les prendre en compte. Et hop, vidéos de chats ! 

http://www.cahiers-antispecistes.org/personne-tunnel-de-verre/#nh10

Nous avons donc, avec l'évident génie de cette réflexion, encore une autre tentative, très puissante, de dézinguer rené. Mais il y a aussi, comme toujours dans ce genre de guerre, des effets collatéraux: l'utilitarisme en prend plein la figure, et cela ne peut pas laisser indifférent... 

Les commentaires sont fermés.