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06/03/2016

Les théories de l'art

Comme indiqué dans un article précédent, la discussion de au sujet de la religiosité de la musique de Bach est ouverte.

Mais d'abord, il faut savoir que la question de la relation entre l'Art en général et la divinité est posée depuis longtemps et sous des formes distinctes qui se suivent dans l'histoire. On pourrait distinguer trois théories modernistes.

D'abord celle du Dieu des religions qui inspire l'Art, celui ci étant une voie de communication vers celui là. On y inclut l'art romantique, dont l'objet et la représentation du réel, et donc du divin.

Ensuite celle du modernisme qui tue ce dieu là et donc énonce l'impossibilité de la représentation, l'Art célébrant son impuissance glorieuse à voir au delà du réel brut immédiat.

Une troisième forme, plus récente, entend maintenir un audelà, qui serait le lyrisme Heideggerien: celui d'un dieu qui "viendrait" ("der kommende Gott"  de Höderlin), au delà des dieux des religions, au delà du réel en tout cas, mais sans être surnaturel. Une sorte de dieu ultime des poètes. Son caractère "à venir" en ferait une future victime, car il faudrait le tuer lui aussi, mais autrement (intrigant non ?)

Il y a bien sur des théories intermédiaires, la considération de l'imitation de la nature, et du plaisir qu'on en tire (Leopardi) quelque soit le caractère intrinsèque de beauté ou de laideur de l'objet vu ou représenté. L'Art serait alors un accès au vrai, une (re)production du vrai. Ce vrai étant celui du spectateur, du plaisir vrai qu'il éprouve, ou bien celui de la vérité que tous doivent éprouver, ou bien seulement certains.

Cette vérité là se trouve furieusement romantique et subjective, à moins qu'on ne veuille accéder à une vérité non contestée, mais on se demande bien quelle équation pourrait devenir artistique, à moins que.

Nous voilà donc revenu à Bach et au problème qu'on voulait poser. De fait, le vieux boche avait sans doute réfléchi à la question sous tous ces aspects car sa musique résume la totalité du débat: classer ses chansonnettes sous l'orbe d'une de ces théories est l'enjeu.

 Bach est qualifié de "baroque", et le fait est que ses airs n'ont pas grand chose à voir ni avec le classique, ni avec le renaissance, ni avec le romantique, ni bien sur avec le moderne, et naturellement pas avec l'ultra moderne qui n'est pas de la musique, mais c'est un autre débat.

Un point important, il me semble est la question du rythme: issu de l'intérieur de la musique pour tout le baroque, la basse continue n'étant pas le rythme, mais son soutien, il est extérieur à la musique pour tous les airs battus de la modernité africanisée. Il faudra noter que cette africanité là est par contre post afrique bien sur, les vraies percussions traditionnelles n'ayant rien à voir, et ressortant plutôt du rythme intérieur, modulé, que nous sert en fait les dansantes antiennes recyclées par la période clé de l'histoire du monde (1600-1750).

La suite de la musique occidentale fut de fait une longue marche vers le néant: elle disparut avec le XXème siècle, la contemplation de l'impossibilité de produire des sons harmonieux lui ayant été fatale.

Car cette question de la danse est bien sur essentielle et se trouve justification symbolique du bruit qui la stimule, et cela dans tous les supports raisonnables de son activité. Non que la musique s'en trouve dévalorisée: son langage, réflexion suprême, est celui du mouvement, sa cause, sa justification, son origine. Car la musique est bien l'art suprême, le seul en fait, toutes les autres activités de distraction n'en étant que des formes abatardies, en tout cas secondes.

Finissons en avec la danse: elle est évidemment causée par l'ivresse du sentiment musical, et il faut la vieillesse sommeilleuse et toussauteuse des audences des concerts de Bach pour ne pas se livrer à des débordements non classiques caractérisés. Pleurs et hurlements seraient de mise, mais la civilisation occidentale a réussi à les maitriser. Le désordre et la frénésie n'en sont que plus intérieurs, c'était le but.

On en vient donc à la relation au divin. Il faut savoir qu'il y en a de multiples. On peut louer d'abord, et les paroles sacramentelles (le texte de la messe en si) peuvent suffire. Remarquons toutefois que quelque soit l'intensité de son approbation du credo, sa manifestation avec cette musicalité là n'est ni évidente, ni obligatoire, ni à proprement parler signifiante. On pourrait même dire (et c'est sur certains le disent) qu'elle pollue le message divin au point de le rendre secondaire, l'éclatante conviction qu'elle manifeste étant tellement liée à sa force, comme musique, qu'elle en devient autonome: "et resurrexit". A moins que. Mais quoi ? 

De fait, il faut donc considérer qu'il y a autonomie. Impossible d'y échapper. Bach n'est PAS romantique. Qui oserait dire qu'il ne fabrique pas pourtant un mouvement irrépressible vers quelquechose qui n'est ni réel ni divin ?

Une autre forme d'expression est l'injonction. Caractéristique de certaines cantates, elle ordonne et soumet. Une fin du monde peut se manifester, certaines punitions être exécutées, le diable dénoncé sous des appellations diverses (Ah, Bélial!), toutes plus exotiques les unes que les autres. Pourtant, ces paroles autoritaires se révèlent souvent incroyablement maniérées, et exprimées dans un langage musical dont le baroque, désolé  (sorry), en ruine le sérieux.

Précisons l'aspect non religieux ou divin: si cela était le cas, tout le religieux y serait aspiré et Bach deviendrait Dieu: comment se contenter du grégorien dont la chiantitude, parfaitement voulue, et explicitement porteuse de ce que l'on veut dire ? Et bien parce que la musique, volontairement humiliée, est soumise à la parole du culte. Bach fait l'inverse, on devrait l'interdire.

Pourrait on alors affirmer qu'il ressort d'une voie particulière vers l'au delà qui ne serait pas classifiée ?

Examinons la voie moderne du nouveau dieu qui viendrait résoudre tous nos problèmes. Il serait une personne, donc et plus malin que la musique de Bach ? Ou bien ne serait-t-il qu'un audela de la personne et donc incapable de pleurer comme nous sur d'aussi magnifiques beautés ?

Non, nous sommes dans l'humain. Cela est clair. Le divin ne peut se permettre de telles choses sans se ridiculiser. Ou bien alors il a dicté les partitions de jean sébastien (certains disent que c'est sa femme, en fait (laquelle ?)).  Dans ce cas, il faut déclarer hérétiques les gospels et bruler tous ces noirs. Non, non, nous sommes dans l'humain.

On en vient alors aux superstitions mathématiques qu'on attache au vieux: il se serait piqué (sur le tard en  plus) de rosicrucianisme et de quadrature de cercles et ses succès mélodiques n'en serait que des retombées heureuses. Pourquoi pas, mais franchement, pourquoi diable cela est il aussi plaisant ?

Quel homme !

 

P.S. Johann Nikolaus Graf von La Fontaine und Harnoncourt-Unverzagt est mort ce week end.

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