Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

25/02/2018

XGenstein

Il nous faut parler de l'illustre viennois mort en 1951, qui fascina et continue de fasciner pour des raisons mystérieuses. On le pensait pré Gödel, et il devient l'égal de Derrida, de Foucault avec ses histoires de sujet, de vie intérieure et de paradoxe sceptique. On commence par là: comme il est obscur, on ne comprends pas toujours ce qu'il dit, et comme en plus ce dont on ne peut parler, il faut le taire, cela n'arrange rien et on l'interprète de manière variée. 

"Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen"

 

wittgenstein.jpg

 

Fascinant non? Un "ta gueule" philosophique en quelque sorte. D'après une lettre adressée à Russel, W. décrit lui même son problème philosophique essentiel comme la distinction entre ce qui est dicible (pensable) et seulement montrable (ou à taire). Un projet Kantien de limite, estimable, tout de même.

Bon, d'abord les deux philosophies supposées différentes du maitre du Tractatus ultra logique jusqu'aux recherches philosophiques et ses "jeux de langage" sont en fait plus proches qu'on ne le croyait. En gros, au milieu de fulgurances, on dit que le sujet est limité par le langage et ne peut que décrire des "faits", des "états de choses". Le concept est bien d'origine W. et bien sur repris par David Armstrong: il n'existe que des individus, ses propriétés et les relations. Une image très informatique des choses... 

Cette histoire d'"état de choses" est une garantie d'intelligibilité: l'état des choses c'est plus qu'une chose, et le réel c'est plus que les choses. 

Quand aux jeux de langages, ils sont régis par les règles, les fameuses règles du jeu de W.: la signification c'est suivre la règle, l'usage, intermédiaire entre les humains.

Kripkenstein

Kripke interprète de W. en fait le plus vicieux des sceptiques avec le fameux paradoxe des règles mal fagottées qui régissent les jeux de langage: comment savoir si cette règle là est suivie plutôt qu'une règle similaire complétée à l'infini par un comportement quelconque imprévisible ? La notion même de signification, attachée à l'interprétation de la règle s'en trouve fragilisée, voire détruite. Bonjour le relativisme total !

Bien sur c'est cette notion LA de la signification qui morfle, et on peut continuer le chemin. Il est celui d'un caractère proprement humain du langage, son caractère naturel, identifié au monde.

C'est (ce serait) la solution au problème de l'adéquation: un naturalisme, un platonisme naturaliste...

On se veut donc anti scientiste: parti de l'analytique pur et dur, Viennois, W. part ensuite dans l'humain pur débarrassé du sujet, en fait en remettant en cause les manières classiques de l'établir, et dieu sait s'il est contre tout dualisme et contre tous les Descartes; il veut, comme tout le monde, en faire finalement un sur homme mystique, au delà des conventions, et dieu sait s'il n'était pas conventionnel... 

Psychanalyse

Il faut rappeler que W. était violemment opposé à la psychanalyse, ("du sexe ordurier"). Pour toutes les bonnes raisons, l'inconscient est un concept non scientifique, que l'intériorité est inconnaissable et le thérapeute peut faire ce qu'il veut. On rappellera aussi que le sujet Freudien, celui de l'inconscient, doit être accepté pour que la cure fasse effet: de quoi éloigner, en effet... 

Passeron

Dans un traité vicelard(1), Passeron, vous savez le pote de Bourdieu, voulut à partir de W., établir la non réfutabilité de la sociologie. Un moyen d'être tranquille, ou mieux, de l'écarter pour toujours du savoir. L'important est que les discours du social ne s'expriment pas dans le même espace que celui de la logique... 

Girard contre W.

On sait que Girard (Jean Yves) dénonce avec les analytiques en général et W. en particulier le fantôme de la "transparence", c'est à dire de la capacité à tout dire dans le langage et dans la logique, voire de la volonté d'identifier logique et langage, projet Wichgnaggnagien s'il en est. Comme d'habitude, le vilain Girard fait peut être un contre sens, et cela serait à voir, le fait est que W. n'est pas tout à fait un analyticien bêbête... 

Cette haine contre W., c'est aussi bien sur celle de Deleuze (pour qui W. est un assassin de la philosophie). Mai 68 fait bloc... Au passage, pour Deleuze, la philosophie a pour rôle de créer des concepts, vous savez ces choses incompréhensibles de quiconque sauf de leur auteur, le chevelu dominant. W. lui est bien sur l'ennemi de la métaphysique de l'esbrouffe et dénonce explicitement la métaphysique du jeu de mot. H. le considérait comme on antagoniste exact. Un titre de gloire.

Bouveresse, grand witegchien, parle du litérarisme (par opposé au scientisme) pour désigner ce mépris affiché et consitutif de la précision des concepts pour ces grands poètes que sont les philosophes branchés d'avant les nouveaux philosophes. 

Au passage, il faut tout de même créditer W. de l'invention des tables de vérités, et d'avoir combattu Russel. 

Et puis, il y a la célèbre phrase, qui devrait plaire à Girard: "la signification c'est l'usage". 

On notera la position de Popper au sujet de la signification. Cible aussi de Girard, Popper est pourtant celui qui attribue la signification, non aux objets "vérifiant" l'énoncé, mais à la classe de ses falsificateurs possibles. Ce n'est pas la même chose. Popper est encore plus contre l'empirisme logique que Stein lui même ! 

 W. Contre Russel et Frege annonce Gentzen

D'abord W. est logiquement (sur la logique) parfaitement opposé à la notion d'axiomatiser la logique sur la base d'une conception de la vérité. Il introduit philosophiquement (pas mathématiquement, c'est trop tôt) à la modernité de la logique, celle introduite par Genzen le nazi et toujours en vigueur: la formalisation de la déduction sous hypothèses, la présence de PLUSIEURS logiques étant la preuve (héhé) de la libération de la logique de cette "science de la vérité" qui n'a plus de sens. 

Cette histoire de déduction est extrêmement importante, elle est en gros la notation avec la barre horizontale, qui formalise le raisonnement comme relation entre des théorèmes. La déduction "naturelle", bref tout ce qu'on a dit au sujet de Genzen le nazi. 

Frege, puis Russel qui lui restait attaché tout en le combattant en étaient restés à un axiomatisation de la logique, depuis battue en brèche et ringardisée. La logique est devenue structurale (peut on dire ça?).  En fait et pour le dire crument, la logique de Freger était science de la vérité, celle de W. et de Gentzen, celle de l'inférence. (4)

W. s'y oppose et malgré toute l'amitié de Russel, en reste très différent. Il s'oppose en tout cas explicitement à lui sur cette question de l'inférence (voir 4). Il n'y a pas de vérité qui se déduisent entre elles, il y a des règles d'inférence, qui contiennent toute la signification des choses. W. est bien un génie précurseur. 

 

Pour reprendre les choses depuis le début, Frege publie en 1879 une incompréhensible formalisation de la logique et invente calculs des prédicats et des propositions. En 1900, Russel qui lui l'a lu, réinvente tout cela, mais reconnait son précurseur, se lie à lui et partage le grand programme mathématique du début du siècle: le logicisme. Au passage, il lui écrit, désespéré, en 1902 la ruine qu'entraine la notion des classes qui se contiennent elle même. 

Car il y a le rejet de l'identité. D'abord c'est le "diable en personne" (lettre à Russel en 1913). Pour lui, il s'agit d'une relation entre signes et non pas entre choses. Ce rejet il le manifeste toute sa vie... 

Echec du logicisme

On rappellera de toute façons que le programme logiciste fut un échec, et que les mathématiques ne s'expriment PAS dans la logique. En fait, le système des types des Principia ne marche pas bien, et la belle théorie des ensembles de Zemerlo et de Franckel décrit elle convenablement les ensembles à la fois sans s'interdire les ensembles dotés de sens trouvés par Cantor et aussi sans avoir les paradoxes mortels. Disons qu'en gros, il y a un shéma d'axiomes dit "de remplacement", qui permet de déduire un ensemble d'un ensemble existant et d'une relation fonctionnelle. On peut alors obtenir tous les ordinaux utiles, un ordinal (transfini, c'est à dire non fini) étant un nombre obtenu en incrémentant un infini. Il y a aussi un axiome d'infini, dont on ne voit pas le caractère "logique": le rêve de Frege et Russel a vécu.

La logique et le métalangage

Bon en gros, et contrairement à Russel et au Viener Kreis, dont il se sépare radicalement, la logique est transcendantale, condition de possibilité, elle est ce qui est commun aux représentations et aux faits du monde, mais ne peut pas être décrite elle même, d'où la nécessité du silence: elle n'est pas une image du monde et ne peut être décrite.  Il n'y a pas de métalangage.

Cette histoire de "logique transcendantale" est bien sur hautement hilarante et à propos: c'est l'expression de Girard, qui propose une "syntaxe transcendantale" pour fonder une approche existentielle des fondements de la logique, on va en reparler. Girard dénonce, conspue conchie et ridiculise tout le positivisme logique, et justement, on peut dire que W. n'en était pas, tout à fait. 

Quine et Stein

Opposés au mentalisme et à l'intériorité signifiante, Quine et Stein situent la signification hors du mental, W. dans l'usage, dans les règles, Quine dans le comportement, dans l'interaction naturelle. Quine est un naturaliste, un behaviouriste.

Il se révèle donc assez différent de W. et sur trois plans, carrément non négligeables. D'abord Quine ne donne la signification qu'au tout, c'est un holiste, alors que W. est moléculariste, voire atomiste à ses débuts, comme Frege. Ensuite, W. est analytique en tout, alors que Quine nie l'analytique complètement. Pour finir, W. voit la logique comme fondamentale et constitutive du monde, alors que Quine ne la conçoit pratiquement que conventionnelle.

Excusez du peu.  

L'art 

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, Stein n'est pas un mystique de l'art, et ce qu'on ne peut exprimer n'en est pas... Il était mélomane par contre. 

 

Divers

Faut il ajouter que Paul Wittgenstein frère ainé de Ludwig fut l'amputé du bras gauche du concerto de Ravel éponyme. Philosophiquement il est piquant que Ravel, vexé des arrangements outrageant à l'initiative du cul de jatte du bras, quitta Vienne précipitamment.

Au sujet de la famille du petit Ludwig, il faut savoir qu'elle fut celle du père, le maitre des forges austro hongrois, bien sur immensément riche. Après avoir commencé par étudier un moteur à réaction, bifurqué sur les maths, puis écrit le T. sur la Vistule en guerre, W. donna sa part d'héritage, se fit jardinier, instituteur, mais navré par la bêtise des culs terreux autrichiens, revient passer sa thèse à Cambridge en 29 avec le tractatus comme mémoire, devant Russel.

Il construisit pour sa soeur une hideuse maison moderne, aujourd'hui utilisée par l'ambassade bulgare... 

maisonwittgentstein.jpeg

Il fit même des recherches expérimentales sur la perception musicale, tiens, tiens...  

Pour en rajouter dans le grotesque encyclopédique, il faut savoir que la division Girard, à la Bérézina, contint Wittgenstein, ce qui permit à l'armée de passer. 

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Raisonnement_sociologique 

(2) http://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_1973_num_71_12_5762 : La théorie des descriptions de Russel

(3) http://journals.openedition.org/philosophique/244 stein et l'art

(4) https://www.cairn.info/revue-archives-de-philosophie-2001-3-page-545.htm#re3no3

Les commentaires sont fermés.