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04/02/2018

Le Ressentiment

Max Scheler, le "Nietzsche catholique" d'après Troëltsch (il fallait la trouver celle là) publia "l'homme du ressentiment". On a lu (1). Mort en 1928, il eut le temps d'écouter tout de même Bach, Wagner et Bruckner (et cela me fascine toujours...). Jean Paul II fit sa thèse sur lui. Pas mal non plus. 

Nous sommes à la toute fin du XIXème siècle, celui qui prépara le suivant déjà bien entamé et on s'en inquiète encore: qu'est ce qui a pu leur prendre à ces auditeurs cultivés de ces musiques là pour délirer autant? Le c'était mieux avant pour ce qui me concerne m'a toujours paru idiot et je ne suis animé que par la crainte que cela recommence, tant on reconnait les prémisses: les leçons ne sont pas mais alors pas du tout tirées... 

Scheler 

D'abord Scheler est un catholique et son concept de ressentiment, il ne l'attribue pas, comme Nietzsche, aux chrétiens. Ou du moins pas à tous: le corps sous surveillance, la méfiance capitaliste à l'égard de la vie, sont du aux protestants ! Et aux juifs: on a dénonciation du capitalisme racialisé bourgeois. Et oui, on anthropologise.

Au passage, c'est l'époque de Haackt qui parla de l'origine humaine multiple: pas moins de 3 espèces de singes se se seraient ligués plus ou moins. D'où une conception de l'homme qui échappe tout de même au pire racisme: l'homme ne peut donc se définir que "par le haut", comme tentative de sortir du monde. On a donc bien un anti humanisme de toute façons, et l'idée des 3 singes fait penser que jusqu'il y a peu, la différence génétique avec le néanderthal, très suivie en terre germanique était considérée fondamentale... 

D'ailleur le mot "humanitarisme" est de Scheler: il désigne le camp qu'il combat, celui du positivisme de l'humanité triomphante, qui se croit héritière des résultats récents des sciences naturelles et historiques et qui on tué le transcendant. Nous y sommes: le XIXème siècle technique et scientifique vit une terrible crise. Et nous qui croyons à l'âge de l'atome que ce sont nous qui sommes perdus ! C'était l'époque de la kulturkritik... 

Pour faire court, par contre Scheler homme de son époque, défend une sorte de démocratie chrétienne, autoritaire mais non raciste et non eugéniste; en tout cas opposée au libéralisme anglo saxon. Un vieux réac politique de son époque, mais correct. Par contre, il représente la critique de l'homme capitaliste (Pascal Blaise serait le précurseur de cette critique là) enchaîné au divertissement. Spectateur de la république de Weimar, il vit mal le relativisme politique de son époque, et dénonça une future guerre européenne qui serait "un crépuscule des dieux pour la culture européenne"... Entre le marteau et l'enclume, il est un intellectuel préoccupé par la fin de l'homme, à la veille du nazisme.

Ceci nous rappelle la prodigieuse dégénérescence médiatico culturelle qui remplissait les années vingt dans le monde allemand. Gardant un oeil sur les prodigieuses atrocités qui déchiraient la russie et tout ce qu'il y avait entre les deux, les germanophones de toute l'histoire des rhins et danubes vivaient littéralement la fin du monde à un point que les petits français ne peuvent imaginer et n'ont pas imaginé. Mein Kampf fut écrit assez tôt, on tenta de le traduire mais ne fut pas remarqué. Pendant la période, tous les pacifismes, tous les relativismes et tous les socialismes s'affrontèrent dans les pires aspects de la faiblesse intellectuelle et morale qui saisit les civilisations complexes qui se laissent aller. Avec en plus toutes les corruptions, tous les chômages, toutes les craintes de disparaitre et toutes les haines pour tout cela. La terrible tragédie, et cela ne concerna pas que les juifs, s'annonçait et elle eut lieu. 

Considérer Scheler, c'est suivre et éclairer ce que je sens profondément: alors que nous avons eu après 2008 une monstrueuse injection de liquidités de la part d'un théoricien de la crise de 29 qui elle en manqua, il n'est pas sur que du point de vue politique, nous faisions ce qu'il faut, en regard. 

Un vieux réac comme Scheler expose les dangers d'un "humanitarisme" qu'il conceptualise d'ailleurs et avant 28 (il meurt après le putsch d'Hitler tout de même). Il ne voit pas ce que le refus exaspéré de celui là pourra générer mais le refuse à l'avance et en intuitionne les conséquences tout en portant le désespoir et l'espoir d'un dépassement. 

Mais passons au fond des affirmations: d'abord que l'amour chrétien n'ESTPAS ressentiment, justement. La conception est une tentative de ré-annexion dans le camp des acceptables de la pire critique qu'on peut légitimement faire à l'humanitarisme pur.  Celui ci expie les fautes du père en donnant "plus" au pauvre et à l'humain en général au lieu de vouloir l'amour de tous qui ne peut, c'est la thèse, exister qu'avec une référence au fidéisme chrétien.

La distinction entre les deux humanitaires existe toujours, d'ailleurs: on trouve des bonnes soeurs qui vivent inconditionnellement (et silencieusement) au milieu des pauvres n'importe où, impossible à confondre avec les bobos chtarbés dégénérés en pointe des buzzs paradoxaux avec l'argent laissés par des publicitaires goulus.

Au fait, on cherche à déconsidérer la revendication de Laurent Vauquiez d'avoir travaillé avec soeur Emmanuelle: comme quoi, l'humanitaire a ses références, convoitées...    

Eric Gans 

 On doit aussi aborder une référence incontournable que je suis depuis mes premières connections internet, vers 1995:(2). Elève de Girard, Eric Gans est un maitre de la chose et elle est complexe. En gros, sur la base de la mimésie généralisée du désir, la violence se trouve évitée par l'apparition de la représentation et que toutes les interactions humaines voire l'humanité sont construites là dessus. Interdit d'enseignement pour une drague trop lourde dont se plaignit une étudiante en 2014, Gans est il totalement tricard?  Il est en tout cas méconnu, voire totalement ignoré. 

D'abord son discours, répété 23 ans: le "Victimary Thinking" (VT) est ce que révèle Girard avec la mort du Christ. Cela déclenche en gros le ressentiment moderne et c'est le point de vue chrétien. Lui, Gans, avec l'"hypothèse originelle", révèle que c'est la représentation qui nait de la suspension de la violence. Dieu est transcendantal, il crée et se révèle dans la scène primitive, c'est le point de vue Juif. Cette belle dichotomie qui ferait de lui le Girard juif, et non pas le Tariq Ramadan juif (je rigole) va jusqu'à opposer un dualisme juif (distinction absolue dieu/homme) à un monisme chrétien (dieu est homme).(3)

La distinction est particulièrement illustrative du désaccord juif chrétien, tout entier contenu dans le choc entre l'universalisme du dieu et le particuliarisme de la communauté qui reçoit la révélation: le chrétien veut que la révélation soit universelle tout de suite, et le juif ne peut concevoir la révélation que dans le groupe qui la reçoit.   

La notion de ressentiment par contre devient théorisable. D'abord, s'est installé depuis la 2ème guerre mondiale une "victimocratie" sur la base de la mondialisation du procès de nuremberg. Victimocratie inspirée et appliquée à tout, c'est la grande thèse de Gans, et d'autres. Cette victimocratie est le ressentiment, culpabilité et détestation permanente de ce qui n'est pas pardonnable et qui doit être compensé indéfiniment dans tous les domaines.

Gans distingue plusieurs périodes dans l'histoire du ressentiment. D'abord, l'honneur ("Rome unique objet de mon r..."): la rage absolue due à la perte irrémédiable est un sentiment honorable, par définition. Ensuite la haine du noble que l'on admire et qui vous rejette par définition, et cela cause la révolution. Sentiment honorable tout autant, et on célèbre bien le 14 Juillet. Le siècle bourgeois qui suivit créa le ressentiment contre le capitalisme, générateur de tout aussi belles violences et notamment de splendides tyrannies autrices de magnifiques massacres massifs. Bien moins honorable à tout le moins, et la VT est là, en charge de l'honorer à sa manière, mais après le massacre. 

Inutile de dire que ce hochet est présent en permanence: on fit dans le billet précédent concernant la justice une allusion à la justice mémorielle et à la justice tout court qui le devient. C'était à propos de pédophilie, le mémoriel c'est l'imprescriptible, bien sur.

VT désigne donc la totalité de la société post moderne islamo féministo gauchiste, hanté parce qu'on pourrait penser limité à la connerie pure et simple, et qui est en fait la décadence dégénérée de notre monde. Au moins ça a un nom.

Quelques aspects particulièrement bien vus par Gans avec le concept de "primarité" (firstness). Et "première" l'entité qui inaugure quelque chose destiné a être partagé par tous, mais qui dans un premier temps, en fait pour toujours, ne le peut pas, pour diverses raisons. Voilà l'objet du ressentiment. Ce fut le "juif" (avec ce que ça a donné, y compris le statut enviable de victime qui submerge tous les clitoris), c'est maintenant l'"occident", et pour le reste du monde, pour toujours. Nous voilà fixé sur le concept de ressentiment... 

Particulièrement en verve, Gans nous explique le ressentiment musulman à l'égard des juifs et de l'occident, en une magnifique double pirouette: un ressentiment contre les premiers comme précurseurs des seconds chez eux !

Sa lecture est inépuisable, comme le ressentiment. 

(1) http://journals.openedition.org/rgi/331#bodyftn62

(2) http://anthropoetics.ucla.edu/category/views/

(3) http://anthropoetics.ucla.edu/views/vw436/  Christian monism Jewish dualism

 (4) http://anthropoetics.ucla.edu/views/vw480/ Victimary Theology

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