Gauche et Droite
Pour Thomas Viain, le clivage droite gauche est anthropologique. Pas mal. (1) (2).
La théorie
L'opposition est entre Pascal et Rousseau, et pas pour les raisons qu'on croit croire.
D'abord la Gauche, c'est un projet, issu d'une évolution de la représentation de soi à l'époque des Lumières. Deux moteurs: d'abord une généralisation du gout pour la description de soi, les journaux intimes, les confessions. Ensuite, une extension généralisée des pouvoirs de l'État et de la société en général du fait des techniques.
Le croisement des deux c'est le projet d'améliorer la société par un changement organisé des motivations intimes de tous, ou plus exactement d'utiliser le pouvoir de transformation du social pour améliorer les humains, plus exactement l'intériorité des humains.
La question et sa réponse est "comment modifier l'intériorité des humains pour améliorer la société"
On fait alors le parallèle ou plutôt l'opposition entre Pascal et Rousseau, Rousseau l'homme de Gauche contre Pascal l'homme de Droite...
En gros, la recommandation de Pascal, pour croire, qui consiste à pratiquer à l'aveugle est la méthode pour obtenir la foi, et donc pour changer son intérieur en la faveur de ce qu'il faut, logiquement, croire. Cette pratique volontaire de la foi du charbonnier illustre la méthode: par application de règles peut être absurdes, les intériorités seront affectées en faveur du bien révéré seulement mécaniquement.
Cette "méthode" qui a ses raisons: l'inaliénabilité de l'intériorité, soumise au péché originel et à la grâce, et le "pari" mécaniste de l'adoption de croyances révérées s'identifie à la vision "de droite" du clivage. On notera l'incommensurabilité des deux mondes pratique d'un côté, intériorité de l'autre, celle-ci n'étant transformée qu'indirectement par effet de bord, lui laissant toute liberté pour s'y adapter au mieux.
La Gauche adopte un point de vue dual. La pratique a bien, tout autant que précédemment, vocation à changer l'intériorité, mais explicitement, proportionnellement: l'intériorité est manipulée par la pratique ou la contrainte extérieure qui lui est adaptée explicitement et volontairement.
On notera l'interpénétrabilité des motivations des deux méthodes, dont la distinction, assez subtile permet toutes les remarques complexes possibles.
Le contexte
Le contexte de cette théorie est l'individualisme méthodologique de Raymond Boudon: l'acteur a de bonnes raisons de faire ce qu'il fait. Cette manière de voir est liée à la théorie de la rationalité d'Aristote qui parle des passions en face des savoirs politiques sujets à délibération: entre les Stoïciens qui veulent l'abolition des passions par l'ataraxie, et Platon qui les veut entièrement dominées par la raison (comme les chevaux de Phèdre), il décrit une harmonie basée sur la prudence (phronésis) qui éduque et conduit la sagesse, une éthique. Il est le promoteur de la délibération.
Pour Aristote, la loi doit inciter à la vertu et décourager le vice, elle a pour rôle d'éduquer le citoyen et le rendre vertueux. N'étant pas parfaite elle a besoin de l'équité pour se corriger.
Là est la position de McIntyre: la loi doit éduquer, et donc ne pas être neutre. (...).
On est dans les discussions philosophiques de la droite en général.
La gauche c'est pas ce qu'on croit
On a ici un joyeux dézingage de tous les lieux communs sur la gauche, qu'ils soient de droite ou pas...
D'abord que Rousseau n'est pas ce qu'on croit: reconnait une fragilité de l'humain qui explique l'amour-propre si facile à acquérir en société. Le péché originel calviniste n'est pas loin et l'homme n'est pas si bon.
Et puis il n'est pas si égalitaire que ça et reconnait les différences de nature. Sa critique porte sur ce qui justifie certains maux par ces inégalités là. Rousseau promeut, au contraire, l'égalité "de droit".
Et puis, historiquement la gauche n'a pas une vision si candide que ça de l'humain: elle le violente à l'occasion et utilise ses faiblesses. Historiquement, les partis de gauche ne furent ni naïfs, ni stupides.
Par exemple, le marxisme fut bien un psychologisme, qui une fois dégagée de la plue value, attribue un être calculateur au bourgeois et au prolétaire et les oppose psychologiquement. Il favorise aussi avec le révolutionnaire une volonté à s'exprimer particulière. Pareil, et pire pour le freudo-marxisme, qui eut ses heures de gloire.
La droite de son côté
L'église n'est pas de gauche: l'intention ne peut dépendre de la classe ou de la situation sociale.
Et puis, en l'absence de contrôle complet de l'intériorité, celle-ci peut et doit donner son avis, par principe inattendu: la droite a besoin de la délibération. Même dans un espace public saturé de discours, l'individu reste par principe autonome et doit être consulté.
À quoi reconnait-on la gauche?
Le gauchiste ne discute pas de la vérité mais de qui parle et pourquoi, c'est cela qui guide la valeur des choses. Seule compte l'intention bonne ou mauvaise à priori. A gauche sont les "maitres du soupçon" et d'où parles tu camarade ?
En vertu de la théorie que votre statut, race, être parle pour vous, le procès d'intention à votre égard est permanent.
On fera remarquer avec Gilson que les tempéraments physiologiques des philosophes ne sont jamais corrélés avec leurs philosophies... Il faut être Michel Onfray pour parler de la vie de Kant...
Contre les déterminismes
Dans le vitalisme moderne, par exemple Begaudeau, on donne au corps et au biologique toute puissance, ce qui néglige l'autonomie interne. Il y aussi Hugo Mercier, qui justifie les idées par celles qui justifient aux yeux du groupe etc.
C'est la distinction cause formelle, cause matérielle d'Aristote: seule la cause formelle agit vraiment, la cause matérielle n'est que matériel disponible sans intention, précisément. Le "psy-evol" ou psychologie évolutive est bien trop déterministe... La rationalité doit prévaloir.
Car, au fond du fond, pour Raymond Boudon, il y a une fonction épistémique humaine fondamentale, qui cherche la vérité, et qui trouve des raisons, des bonnes raisons.
Pareil pour le fameux "biais de confirmation" qui évidemment est conscientisé et donc exploité pour l'affaiblir. Il ne peut être source de l'être raisonnant sans que celui-ci cesse d'être raisonnable.
La recommandation
La thèse principale de Viain est que la droite porte ce qui manque intrinsèquement à la méthode de gauche: la capacité de hiérarchiser les biens, voulus ou à obtenir. Maitre des pratiques, on peut organiser celles-ci rationnellement alors que les vertus de gauche se juxtaposent en désordre, justifiant des pratiques d'imposition désordonnées et conflictuelles.
Cette notion de hiérarchie des valeurs et pratiques est à mettre en délibération, on retrouve Aristote et Boudon la liberté des acteurs étant fondamentale.
(1) interview Viain Radio Notre Dame https://www.youtube.com/watch?v=j8KA-1kgey8
(2) Transmission https://www.youtube.com/watch?v=DAUS4cT70hk