Les idéologies
On voudrait faire son petit Marcel, mais Gauchet cette fois (1) et reprendre son dernier bouquin, sur les démocraties.
Tout d'abord, l'origine du mot "idéologie", le terme d'"idéologue" étant attribué par Bonaparte aux libéraux que sa dictature a trompés lors de sa prise de pouvoir: des naïfs incapables de comprendre les vraies politiques. L'idéologie était la science des idées portée par les hommes lumières.
Ce n'est que dans un deuxième temps que Engels dans ses brochures qualifie d'idéologie tout ce qui cache la domination bourgeoise. C'est ce sens-là qui est valide aujourd'hui, coïncidant avec son aspect péjoratif.
Dans les faits et l'histoire, l'idéologie c'est le discours explicatif de l'ordre existant qui succède à la religion. Elle formalise le passage à la dernière modernité produit par la Révolution: le passage du passé à l'avenir comme fixation des préoccupations et point fixe des pratiques sociales. Le mot "progrès" apparait: on fera mieux demain.
À ce propos, les révolutionnaires n'étaient pas progressistes: pour eux la raison venait d'être instaurée et cela suffisait. C'est Hegel qui en explicitant le rôle de la raison dans l'histoire, et en la rendant consciente d'elle même, justifie le progrès indéfini et par la même la "fin de l'histoire". Il fut le premier idéologue.
En même temps, les libéraux qui règnent tout le XIXème siècle établissent la liberté comme principe de création du nouveau, créent la société civile indépendante des pouvoirs et l'avènement du suffrage pour le constituer.
En 1815, que faire ? Les rétrogrades (Compte) ou réactionnaires s'opposent aux conservateurs qui eux tiennent compte de l'arrivée de la raison et refusent le progrès tout en acceptant l'égalité civile: les gens du compromis. Et puis les libéraux, qui eux donnent naissance au reste, progressisme d'abord, puis avec les socialistes à partir de Proudhon, à la notion d'égalité sociale "réelle" qui adviendra avec ou sans révolution, la "nuance" apparaissant immédiatement.
Et puis dans les années 70, apparaitrait le fameux "néo libéralisme".
On passe sur l'histoire du socialisme et de la révolution et Marcel décrit alors le néo-libéralisme, la nouvelle idéologie des années 70, qui voulant remettre en cause l'état social, fait advenir un populisme dangereux.
On détaillera plus tard mais le néo-libéralisme s'identifie tellement avec le "macronisme" qu'on peut prononcer l'équivalence selon la description de Gauchet: un libéralisme, basé sur un effacement des valeurs au profit d'un progressisme individualiste, la négation de toute idéologie au nom d'une raison universelle, un état de droit structurant le "vivre ensemble". Les effets sont la division entre gagnants et perdants du système, la promotion d'une Europe dévalorisant les nations, et de la soumission aux marchés globalisés.
C'est cela qui crée le populisme réaction négative selon Gauchet, qui ne voit pas d'issue claire au blocage et au problème que tout cela pose... Fin de l'histoire, en quelque sorte.
À ce point, me voilà en désaccord total avec le diagnostic. Le néo libéralisme n'est pas libéral, pas plus que le libéralisme de Gauchet, il est vrai davantage historique que philosophique et cela change tout.
D'abord le libéralisme c'est plus que la liberté guidant non pas le peuple ou le progrès, mais la croyance fondamentale en une ontologie particulière de la liberté non pas comme faculté humaine (ou divine, dirait Scot) mais comme la conceptualisation de quelque chose qui reste inconcevable même aujourd'hui: la réalisation possible d'une coordination collective globale sans principe directeur d'aucune sorte. Non pas la main invisible déifiée par les imbéciles et que Smith n'utilisait que comme une image, mais l'absence totale de toute raison à la bonne marche du collectif, la raison se limitant à la préservation raisonnable de cette spontanéité considérée toujours optimale.
L'idée libérale essentielle est donc celle-ci même et s'identifie à l'idée fondamentale de toute conception du vivant: une organisation spontanée qu'il faut raisonnablement encourager à vivre, le contraire strict de l'automate raisonnable parangon de toutes les ambitions totalitaires.
Le néo libéralisme, issu en fait dans les années 30 des inquiétudes bourgeoises devant les fanatismes communistes et fascistes, se voulut d'abord un outil de préservation du monde libéral total du siècle précédent par l'introduction du calcul politique décisionnaire et de l'acception de l'"État social", le fameux État social de Gauchet, qui au départ raisonnable devint du fait de la mutation sociale démocrate en Occident, totalement hors contrôle.
On passera sur les motivations de cette évolution, qui vont du paternalisme généralisé des patrons à succès à la révolution communiste projetée et envisagée tellement menaçante qu'il fallut négocier, en passant par l'"idéal" social démocrate qui emporta tout et contamina jusqu'à la droite.
Le néo libéralisme actuel, comme le mentionne à raison Gauchet inclut les socialismes réformistes et les centrismes libéraux, tous attachés au social, et cela au point d'avoir rompu l'équilibre droite-gauche: la générosité sans limites du socialisme moderne a devancé les pires revendications révolutionnaires sciemment conçues pour ruiner le patronat et favoriser l'explosion. Financé par la dette et la plongée dans la concurrence globalisée qui permet tous les sacrifices industriels et en fait sociaux, l'organisation de la sauvegarde du système organise en fait manifestement sa destruction.
Contradiction fondamentale au sens marxiste, ou dérive incontrôlée et décadence suicidaire ?
De fait le système n'est pas tant menacé par le "populisme" que par son inefficacité radicale. Le PIB de l'Europe néo libérale a décroché d'avec celui des USA et du reste du monde: l'européisme social globalisé ne marche pas. On peut évoquer la chose pour l'Amérique elle-même: désindustrialisée et démographiquement affaiblie, il lui faudra des réformes sur longues durées pour revenir à un stade d'autonomie acceptable. Elle aussi est fragilisée par un progressisme sociétal et social irréfléchi et destructeur. D'ailleurs en parlant de réformes aujourd'hui même pas considérées en Europe, et d'ailleurs en l'absence totale de tout diagnostic pouvant les envisager, n'en parlons pas pour ce qui nous concerne.
Le populisme devant cela est réaction certes, mais aussi et cela devra l'être, la seule solution possible: le retour à une discipline de la raison et la remise en ordre des "valeurs" qui ont justifié les terribles gaspillages économiques et moraux responsables de ce qu'il faut considérer comme une impasse idéologique. Ou du moins ce qui devrait, inch Allah, favoriser la venue au pouvoir des personnes en capacités de mener les actions prolongées nécessaires à notre survie.
Inch Allah.
(1) Gauchet chez Front Populaire https://www.youtube.com/watch?v=v1pSu5VQfGs