Les transidentités
À l'occasion de débats enfiévrés, pourquoi ne pas tenter d'élucider ce "sentiment d'être une femme (un homme)" qui affecte les transgenres hommes (femmes).
Tout d'abord, il faut savoir qu'on pourrait élargir le débat d'emblée aux deux sentiments (celui du désir homosexuel, celui de l'appartenance sexuelle). Restons d'abord sur le sentiment du mégenre.
Les théories
On le théorise suivant trois thèmes:
- l'anticipation permanente d'une carte corporelle différente de la réalité. Le décalage entre deux perceptions est source de souffrance, c'est la fameuse "dysphorie", mais surtout exhibe un clivage complexe en psyché et corps.
- l'inconfort dû à l'assignation sociale au sexe (ou au genre) rejeté. Là l'inconfort interne est causé par la société, d'où la revendication de l'inverse adressé à la société
- le confort lié à la reconnaissance sociale du sexe revendiqué. On parle là d'"euphorie de genre".
Dans les trois cas évoqués, la théorie d'une structure essentielle dominante ancrée dans le psychisme mais aussi dans la nature biologique (paradoxalement) est présente.
On en vient alors à l'expression de la chose suivant deux axes:
- le sentiment incommunicable, le "quale", "ce que ça fait d'être une femme", qui associé à la philosophie de l'esprit étend la notion de manière à la rendre à la fois réelle et indépendante du substrat physique.
- la volonté sociale d'auto-revendication, en forme d'ailleurs de revendication et d'affirmation individuelle.
On notera que l'attribution du quale trans est discutée, certains affirmant que la chose bien trop complexe ne s'applique pas à un sentiment introduit pour qualifier la perception internalisée d'une couleur ou d'une souffrance. Le sentiment d'être d'un autre genre est lié au social, au familial, à l'histoire etc. Il serait bien trop multifactoriel.
On en vient alors aux revendications activistes, qui bien que nombreuses au-delà de tout se classifient en deux directions principales:
- la circularité de l'affirmation "être une femme" qui justifie le sentiment de l'être, celui-ci ne pouvant être éprouvé que par des femmes. En gros, l'essentialisation biologique généralisée auto attribuée, qui établit le droit inaliénable à décider de ce qu'on est et donc de l'obligation socialisée à respecter cette décision. On est en quelque sorte là dans une hyper essentialisation de la féminité (masculinité).
- la théorie Queer de Judith Butler, qui relative entièrement la question, en refusant au contraire absolument tout essentialisme et toute naturalisation, théorisant le genre exclusivement sous la forme de normes partielles répétées positivement ou négativement. Le genre n'est pas un nom, mais un verbe, un processus. En même temps, le sujet ne choisit pas et la réalité de la perception n'en est pas moins affirmée bien qu'entièrement construite.
Les conséquences effectives de cette construction, telle que les changements corporels ou de nom ne sont ainsi que des manières de rendre intelligibles cette construction, et donc de plein droit.
Pour enfoncer le clou, la construction, qui s'étend d'ailleurs au sentiment du désir et donc à l'homosexualité elle-même, reste compatible avec les caractères suivant:
- le sujet ne "choisit" pas, le processus s'impose à lui
- il n'y a aucune négation du biologique sexué disons chromosomique, la construction faisant écran complètement
- le caractère légal et protecteur de l'identité se justifie par les violences politiques et criminelles potentielles liées à la différence visible et qu'il convient de réprimer.
La critique
On remarquera les deux directions finales. Les critiques habituelles portent en fait sur la première, l'activisme essentialiste délirant étant ce qui révolte le plus, en particulier dans ses affirmations et condamnation, alors que les personnes "convaincues" sont plutôt adeptes sans l'expliciter de la théorie bien plus redoutable de la construction complète du sexe et du genre, ce qu'il faut bien appeler la "théorie du genre"...
Au-delà de la radicale opposition entre les deux manières de voir, il faut bien voir que les résultats et conséquences sont en fait exactement les mêmes : auto reconnaissance, liberté de choix et obligation sociale de le respecter.
La conception constructiviste, dont l'abstraction est bien séduisante a pourtant un problème d'équilibre.
Car du fait des différences biologiques, et la non contestable importance du rôle des femmes dans la reproduction, l'approche par "répétition" semble relativement dérisoire pour expliquer l'évidence de la mise en situation des personnes enceintes dans les sociétés primitives ou pas. Sauf si, et là on touche à quelque chose de sensible, si on considère que la nécessité de la reproduction biologique des sociétés n'a plus à être considérée.
Car cette négligence affecte plus particulièrement les personnes jouant avec sexualité et genre, absolument minoritaires dans tous les cadres humains et dont il convient de relativiser les jugements de valeurs sur la question.
La féminité attribuée par nécessité, mais si on peut en soustraire quelques individus originaux ou à la forte personnalité et bien plus qu'une répétition uniforme, elle est nécessité sociale et ses conséquences baroques ou variées entre burqa et concours de miss ne sont qu'historiques ou géographiques... Qui plus est en tout temps et en tout lieu, des inconforts variés se manifestent à l'égard des normes sociales, dont celle-là, ne se plaint-on pas d'être assigné à la pauvreté ? C'est ici que l'intersectionnalité avec la lutte contre le capitalisme se manifestera et d'ailleurs se manifeste.
On a donc ici une mise en situation liée à des théories philosophiques et un échange entre les deux. Mise en situation? C'est là que s'introduit le féminisme, approche idéologisée d'une volonté exclusive de lier théorie et pratique, volonté revendiquée très féminine par ailleurs, mais là encore l'auto contradiction se manifeste.