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  • Les Indigènes

     

     

     

    A l'occasion d'un remarquable débat (1), on se propose de le résumer automatiquement. Voilà ce qu'en dit Perplexity: 

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    La vidéo est un long débat entre Houria Bouteldja et François Bégaudeau sur la place des affects (émotions, attachements) dans la politique, et en particulier sur le patriotisme et la nation France, dans une perspective marxiste et décoloniale.

    1. Point de départ : Palestine, fascisation, bourgeoisie

    • Les intervenants ouvrent sur la Palestine après le 7 octobre, qu’ils voient comme un événement historique révélant la nature impérialiste et potentiellement génocidaire du système capitaliste mondial.
    • Bouteldja insiste sur la capacité de résistance du peuple palestinien, qui renvoie en miroir la faiblesse et la lâcheté des luttes en France, malgré des conditions d’oppression incomparablement moins dures.
    • Bégaudeau lit cette séquence comme une intensification de tendances déjà présentes : fascisation accélérée de la bourgeoisie occidentale, jonction entre capitalisme et colonialisme, et actualisation du projet sioniste comme expulsion des Palestiniens.
    • Il rappelle aussi une remarque de Donald Trump sur Gaza comme future « côte d’Azur » pour illustrer le lien entre barbarie coloniale et instinct de propriétaire capitaliste.

    2. Style, écriture et militantisme de Bouteldja

    • Bégaudeau explique ce qui l’attire chez Bouteldja : une écriture subjective, « littéraire », hypothétique, qui ose lancer des concepts (beauf et barbare, pacte racial-colonial, etc.) comme des hypothèses à tester.
    • Il trouve toutefois une tension entre cette écriture expérimentale et la revendication d’écrire en tant que militante proposant des stratégies politiques : pour lui, l’hypothèse féconde en pensée n’est pas forcément opératoire en pratique politique.
    • Bouteldja se définit avant tout comme militante décoloniale, pas comme écrivaine, et voit son travail comme production d’un discours de rupture avec le consensus bourgeois/blanc et de confrontation matérialiste avec le réel (État, capitalisme, racisme).

    3. Antiracisme moral vs antiracisme politique

    • Bouteldja critique la « gauche morale » et l’antiracisme moral (PS, SOS Racisme, Plenel dans un livre sur l’islamophobie) qui réduit le racisme à une question de bonnes/mauvaises attitudes individuelles ou à l’extrême droite, au lieu de l’analyser comme système d’État et de classe.
    • Elle défend un antiracisme politique décolonial et matérialiste : le racisme est produit et institutionnalisé par les États capitalistes modernes, il structure les rapports sociaux (police, prison, école, travail).
    • Sur le plan tactique, elle reconnaît pourtant que, dans des moments de forte offensive islamophobe, l’antiracisme moral de figures comme Plenel a pu être utile et bienvenu, à condition de coexister avec un antiracisme politique plus radical.
    • Bégaudeau lui demande si, face à la montée du fascisme et à l’extension de l’islamophobie, il ne faudra pas aussi des alliés « antiracistes moraux » sur la ligne de front ; Bouteldja répond oui, mais insiste sur la nécessité de continuer en parallèle à radicaliser la conscience antiraciste.

    4. Soral, « le sale » et la question des affects

    • Les deux insistent sur la nécessité de « se salir les mains » politiquement, c’est‑à‑dire d’aller parler aux publics attirés par l’extrême droite (soralien·ne·s, jeunes hommes racisés et petits blancs).
    • Bouteldja raconte le long travail des décoloniaux contre Soral : décortiquer ce qui, dans son discours viriliste, antisémite et nationaliste, répond à des besoins réels de jeunes hommes racisés et de classes populaires blanches (fierté, nation, virilité…), afin d’y répondre autrement.
    • Pour elle, aller « dans le sale » signifie comprendre les affects et besoins derrière ces adhésions (besoin de virilité après la castration coloniale, besoin de nation et de lecture du monde) sans valider les affects réactionnaires eux‑mêmes.
    • Bégaudeau approuve l’idée d’aller vers ces publics et de ne pas se boucher le nez, mais refuse l’idée de valider certains affects (en particulier patriotisme et racisme) pour les réorienter : pour lui, patriotisme et racisme sont le point d’inertie de l’extrême droite, des invariants qu’on ne peut pas « tordre ».
    • Il préfère travailler sur d’autres affects chez les mêmes personnes (colère sociale, sentiment de mépris, ressentiment de classe) plutôt que sur l’affect patriotique‑identitaire, qu’il juge structurellement lié au racisme.

    5. Genre, virilité et critique du féminisme dominant

    • Bouteldja développe un point central de sa pensée : dans les États capitalistes avancés comme la France, si on traverse la barrière raciale, le rapport de genre se renverse partiellement.
    • Les hommes non blancs sont pour elle les premières victimes de l’État racial (meurtres policiers, prison, contrôles, discrimination scolaire et universitaire), davantage que leurs sœurs, même si ces dernières subissent aussi le racisme et le sexisme.
    • Elle critique le féminisme blanc qui ne verrait que le patriarcat indigène ; elle affirme que les hommes indigènes sont aussi opprimés « en tant qu’hommes » dans un ordre racialisé, et que Soral a compris ce besoin de reconnaissance virile pour les attirer.
    • Elle explique son refus du label « féministe » non par rejet du féminisme en soi (elle a théorisé un féminisme décolonial) mais parce que le mot, dans le contexte français, est arrivé comme instrument colonial et républicain contre les indigènes, et constitue un obstacle tactique pour mobiliser sa communauté.

    6. Le cœur du débat : France, patrie et patriotisme

    C’est le noyau du désaccord.

    6.1. La position de Bouteldja

    • Elle distingue deux Frances :
      • une France dominante, impérialiste, raciste, coloniale, bourgeoise, qu’il faut combattre ;
      • une France populaire, révolutionnaire, anticoloniale, minoritaire mais réelle (Communards, Français anticoloniaux, résistants), qui ouvre la possibilité d’un autre contenu pour la nation et la patrie.
    • Pour elle, patrie et nation sont grosso modo synonymes, la patrie ayant un côté plus littéraire ; l’enjeu est de savoir si ces signifiants peuvent être investis par les dominés (indigènes, classes populaires) dans un sens émancipateur.
    • Elle part de son expérience d’« indigène » dans un rapport trouble à la France : mélange de haine et d’amour, d’attachement concret (langue, littérature, amis, histoire vécue) et de rejet de l’État colonial et raciste.
    • Elle insiste sur la nécessité d’habiter ce trouble plutôt que de le dépasser abstraitement : beaucoup d’indigènes ne peuvent ni simplement haïr ni simplement aimer la France.
    • Elle raconte un basculement affectif lors de manifestations de la France insoumise : pour la première fois, voir le drapeau bleu‑blanc‑rouge brandi dans un cadre politique antiraciste, pro‑Palestine, anti‑crimes policiers lui a rendu ce drapeau supportable, lui donnant un sens différent et acceptable.
    • Sa proposition centrale est celle d’un « patriotisme internationaliste » :
      • le but reste le communisme décolonial, non eurocentré, qui intègre cultures, religions, spiritualités ;
      • mais, comme les affects patriotiques sont puissants et mobilisateurs, et que le Frexit décolonial implique un retour au cadre national, elle veut les utiliser comme moyen tactique pour rassembler, notamment autour d’un Frexit de gauche, anti‑libéral et anti‑impérialiste.
    • Elle se veut pragmatique : le fascisme arrive, on manque de temps pour inventer de nouveaux affects de masse, donc il faut faire avec les signifiants disponibles (nation, patrie) en les articulant à un programme communiste et décolonial.

    6.2. La position de Bégaudeau

    • Il considère « France », « patrie », « patriotisme » comme des signifiants creux mais très puissants, qui n’ont pas de contenu propre : ils ne prennent sens que par ce qui s’y accroche historiquement.
    • Historiquement, ces signifiants ont surtout servi de signifiants maîtres des barbaries occidentales : guerres impérialistes, colonialisme, nationalismes meurtriers.
    • Il refuse de dialectiser sur la nation comme Bouteldja le fait ; il remarque qu’elle le fait pour la France mais pas pour des notions comme universalisme, progressisme, féminisme, qu’elle rejette comme armes de la domination, ce qui lui semble incohérent.
    • Pour lui, maintenir le mot « France » dans le débat, c’est entretenir la confusion : chacun (Glucksmann, Zemmour, etc.) y accole la version de France qui lui plaît, ce qui permet au fascisme de prospérer sur ce terrain flou.
    • Il fait une critique serrée du patriotisme :
      • le patriotisme n’aurait pas de contenu propre, il ne s’active qu’en situation d’adversité guerrière (Valmy, Résistance) ;
      • il a une forte tendance structurale à se retourner contre un ennemi intérieur (juifs, puis Arabes), donc à produire du racisme ;
      • dès lors, il n’est pas une proposition politique consistante mais un affect vide, qui se nourrit de l’hostilité.
    • Il estime qu’essayer de « ramener » les électeurs d’extrême droite en flattant leur affect patriotique est une impasse stratégique : cet affect est l’invariant qui les fixe à l’extrême droite, on ne peut pas le « reconvertir ».
    • Sur le plan électoral, il conteste l’idée que les 22% de Mélenchon seraient venus grâce au patriotisme : selon lui, les gens votent surtout pour son programme social ; nombre d’électeurs, y compris de gauche radicale, trouvent au contraire le drapeau et le lexique patriotique agaçants et creux.
    • Il critique aussi la tentative de Frédéric Lordon de « patrioter » des acquis comme la sécurité sociale :
      • pour lui, la Sécu est une construction communiste, issue d’un processus international (Marx, mouvements ouvriers transnationaux), pas une sécrétion spécifique française ;
      • il montre comment l’extrême droite récupère déjà ces thèmes (hôpital public, protection sociale) comme éléments de fierté nationale, au service de politiques xénophobes (réservées « aux Français »).
    • De manière générale, il voit dans la volonté de « patrioter » la gauche un mimétisme dangereux avec l’extrême droite, qui joue sur son terrain et renforce sa centralité.

    7. Capitalisme, racisme, genre : consubstantialité ou non ?

    • Soufiane Brahimi relance sur la question de la consubstantialité entre capitalisme, racisme, sexisme, en référence à des discussions avec Lordon (peut‑on imaginer un capitalisme antiraciste, ou un au‑delà du capitalisme qui resterait raciste ?).
    • Bouteldja clarifie :
      • elle ne dit pas que racisme et sexisme n’existaient pas avant le capitalisme, mais que le capitalisme moderne les a structurés et organisés en systèmes (de race, de genre, d’hétérosexisme) au service de l’exploitation ;
      • les formes de racisme/genre qu’elle vise sont celles nées de l’expansion capitaliste (1492, colonisation des Amériques) ;
      • pour elle, on ne peut pas abolir ces rapports sans abolir le capitalisme, même si on ne peut pas garantir qu’ils disparaîtront totalement — mais elle parie que, « en gros », ils s’effondreront avec lui.
    • Bégaudeau adopte un angle plus concret :
      • il ne tranche pas philosophiquement sur la consubstantialité, mais affirme que le capitalisme multiplie les situations de subordination (rapport salarial, propriété) qui permettent l’exercice du racisme et du sexisme ;
      • abolir le capitalisme, c’est réduire massivement ces situations, donc diminuer très concrètement les possibilités d’oppression raciale et de genre, sans garantir une disparition absolue.

    8. Communisme, temps libre et spiritualité

    • Bégaudeau défend l’idée que le communisme est un projet à forte intensité spirituelle : il s’agit de rendre les humains à leur humanité en leur rendant le temps confisqué par le capitalisme (temps de vie transformé en temps de travail).
    • Il rappelle l’existence d’un ministère du temps libre en 1981 comme symptôme d’une gauche qui visait à dégager du temps pour que les gens puissent exercer leur humanité, leur foi, leur spiritualité.
    • Il refuse que la gauche soit réduite à une petite gestion économiciste (deux ans de retraite en moins) et rappelle la grandeur historique du projet communiste, qu’il juge plus riche affectivement que les fantasmes réactionnaires de l’extrême droite, qu’il décrit comme simples désirs de règlement de comptes racistes.

    9. Fraternité, amour politique et « j’aime les blancs »

    • Bouteldja termine en revenant à la fraternité entre « beauf et barbare », blancs et indigènes.
    • Elle s’appuie sur Malcolm X : « j’aime les gens qui m’aiment et je n’aime pas les gens qui ne m’aiment pas » ; ce qui abolit la race au niveau du principe, mais pose la question : les blancs sont‑ils capables de nous aimer politiquement, au sens fort, en rompant avec le pacte racial ?
    • Elle affirme « j’aime les blancs » comme frères en humanité, tout en refusant de devenir blanche (intégration comme « ensauvagement »/blanchiment).
    • Pour elle, ceux qui, parmi les blancs, rompront avec la proposition fasciste et se rallieront à un communisme décolonial non eurocentré, feront un véritable acte d’amour politique ; c’est à cette condition que la fraternité beauf/barbare peut devenir un projet commun.

    En bref, la vidéo oppose donc deux stratégies de gauche radicale face à la fascisation :

    • une stratégie décoloniale pragmatique (Bouteldja) qui assume d’utiliser, dans un cadre communiste internationaliste, des affects patriotiques existants, ancrés dans le trouble des indigènes envers la France ;
    • une stratégie anticapitaliste universaliste (Bégaudeau) qui refuse de jouer avec les signifiants nationaux jugés structurellement racialisants, et veut ancrer la politique dans d’autres affects (classe, temps, spiritualité, communisme) sans passer par la patrie.

     

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    Remarquable et quasi complet, quoique certains passages qui m'avaient frappé n'apparaissent pas ici... Disons que l'essentiel est rapporté. 

    A moi, maintenant: 

    Les points

    La psychologie politique

    Begeaudeau et Bouteldja se le disent eux-mêmes, ils sont semblables, partisans d'explications matérialistes, à l'origine marxistes, mais en fait partisan d'un décryptage d'une science immanente, et donc psychologue de l'adhésion et du comment faire pour obtenir l'adhésion, en discourant.

    C'est ce qui les rend fascinants: ils raisonnent.

    La différence Patrie Nation

    Nos deux gauchistes ignorent une différence fondamentale, qui est que la Patrie est statique, tournée vers le passé, et que la Nation est un processus volontaire, un projet, une politique tournée vers l'avenir. L'identification des deux n'est qu'un recouvrement partiel, en ce que la Nation est aussi un projet fait dans le passé, et soutenu par nos "morts" que l'on considère et dont on accomplit les volontés, qui sont celles de la Nation toujours en devenir.

    Le problème "indigène" est lié à l'échec de l'intégration ou au complexe harki et au mélange des deux.

    On va commencer par le harki, rejeté et haï par son peuple d'origine, qui se drape dans sa loyauté à la France pour reprocher à la France son ingratitude mais sans le dire. C'est le courage muet du supplétif héroïque qui sait bien pourquoi il combat, et qui souffre silencieusement du manque de reconnaissance en retour du peuple français, tout en jouissant suprêmement de la reconnaissance de ses chefs, ce qui le fait vivre.
    L'immigré a quoiqu'on en dise, une partie de la mentalité du harki et présente presque dans les mêmes termes les mêmes reproches, à part qu'envoyé en mission par sa famille, il échoue lui aussi à le faire dignement. C'est le fameux "trouble" des indigènes, qui est un amour déçu, constitutif de leur état et qui s'accompagne d'une vraie détestation de la France coloniale et oppressive, mais aussi d'un besoin de patrie, la patrie d'origine n'étant que fantasmée mais réelle, on a besoin de aimer/haïr une autre patrie, et c'est la France... Par contre, on s'oppose à la "grandeur" de la France, et donc de la Nation dont le projet est forcément détestable. Contre la francophonie, la françafrique, par exemple.
    Et on en revient ainsi finalement à la becqtance, qui explique tout.

    Peut-on politiser la Patrie demande Begaudeau ? Oui ! Cela s'appelle la Nation ! Sa détestation du signifiant "France" est exemplaire et fait bien comprendre ce qu'il ne veut pas. Et cela car cela s'appelle l'extrême droite, qui par définition aime la France. L'extrême droite c'est donc la France... Quelle tristesse: pour lui, la patrie et la nation sont des signifiants creux qui ne veulent DONC rien dire. Voilà qui éclaire son ironie, et d'ailleurs en général celles des deux lascars, en rupture avec tous les idéaux quels qu'ils soient: leur dézingage des gauches traditionnelles est ainsi hautement réjouissant et utile, tout en reportant le problème, faisant de la gauche, "leur" gauche quelque chose d'étrange et de repoussant. 

    Le colonialisme

    Le discours "décolonial" partiellement religieux, car le matérialisme revendiqué s'accompagne bien sur d'un nominalisme fanatique qui conceptualise à tour de bras, créant plus de démons que les pires superstitions, fait fi de l'idéal colonial, proprement de gauche et qui visait d'abord  à apporter les lumières aux peuples déshérités. Le fait est qu'ils l'étaient. La misère générale qui frappait ces territoires faciles à conquérir frappa les européens à peine sortis des convulsions révolutionnaires. La colonisation fut d'abord le fait, paradoxalement, mais Malek Bennabi le dit bien, des "colonisables" et le terres colonisées étaient colonisables. Identifier capitalisme et colonisation dans un grand satan universel dont le vilénie éternelle demeure encore est donc, dans les faits et historiquement, une monstrueuse  connerie gauchiste. 

    Le "trouble" indigène est donc largement le fait d'une haine de soi, liée à la pauvreté originelle dont sortent nos nouveaux français, qui espèrent laver par leur amour troublé de la France, l'humiliation non pas seulement subie du fait des sales blancs, mais de leur propre infériorité qu'ils détestent et qui a animé toutes les révoltes dont le fameux fascisme frère musulman dont le "décolonialisme" n'est finalement qu'un écho. 

    Par contre, là ou Bégaudeau s'illustre, c'est dans son intuition de littérateur qui décrit Bouteldja comme une romancière, créatrice non pas de concepts, mais de sentiments... Voilà qui est bien la seule chose propre à séduire la terrible passionaria, qui ne boude pas d'ailleurs son plaisir envers la chose, la vidéo le montre bien... 

     

     

    (1) Bouteldja Begaudeau https://www.youtube.com/watch?v=Al6sIKCRPaI