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  • Les théories de l'art

    Comme indiqué dans un article précédent, la discussion de au sujet de la religiosité de la musique de Bach est ouverte.

    Mais d'abord, il faut savoir que la question de la relation entre l'Art en général et la divinité est posée depuis longtemps et sous des formes distinctes qui se suivent dans l'histoire. On pourrait distinguer trois théories modernistes.

    D'abord celle du Dieu des religions qui inspire l'Art, celui ci étant une voie de communication vers celui là. On y inclut l'art romantique, dont l'objet et la représentation du réel, et donc du divin.

    Ensuite celle du modernisme qui tue ce dieu là et donc énonce l'impossibilité de la représentation, l'Art célébrant son impuissance glorieuse à voir au delà du réel brut immédiat.

    Une troisième forme, plus récente, entend maintenir un audelà, qui serait le lyrisme Heideggerien: celui d'un dieu qui "viendrait" ("der kommende Gott"  de Höderlin), au delà des dieux des religions, au delà du réel en tout cas, mais sans être surnaturel. Une sorte de dieu ultime des poètes. Son caractère "à venir" en ferait une future victime, car il faudrait le tuer lui aussi, mais autrement (intrigant non ?)

    Il y a bien sur des théories intermédiaires, la considération de l'imitation de la nature, et du plaisir qu'on en tire (Leopardi) quelque soit le caractère intrinsèque de beauté ou de laideur de l'objet vu ou représenté. L'Art serait alors un accès au vrai, une (re)production du vrai. Ce vrai étant celui du spectateur, du plaisir vrai qu'il éprouve, ou bien celui de la vérité que tous doivent éprouver, ou bien seulement certains.

    Cette vérité là se trouve furieusement romantique et subjective, à moins qu'on ne veuille accéder à une vérité non contestée, mais on se demande bien quelle équation pourrait devenir artistique, à moins que.

    Nous voilà donc revenu à Bach et au problème qu'on voulait poser. De fait, le vieux boche avait sans doute réfléchi à la question sous tous ces aspects car sa musique résume la totalité du débat: classer ses chansonnettes sous l'orbe d'une de ces théories est l'enjeu.

     Bach est qualifié de "baroque", et le fait est que ses airs n'ont pas grand chose à voir ni avec le classique, ni avec le renaissance, ni avec le romantique, ni bien sur avec le moderne, et naturellement pas avec l'ultra moderne qui n'est pas de la musique, mais c'est un autre débat.

    Un point important, il me semble est la question du rythme: issu de l'intérieur de la musique pour tout le baroque, la basse continue n'étant pas le rythme, mais son soutien, il est extérieur à la musique pour tous les airs battus de la modernité africanisée. Il faudra noter que cette africanité là est par contre post afrique bien sur, les vraies percussions traditionnelles n'ayant rien à voir, et ressortant plutôt du rythme intérieur, modulé, que nous sert en fait les dansantes antiennes recyclées par la période clé de l'histoire du monde (1600-1750).

    La suite de la musique occidentale fut de fait une longue marche vers le néant: elle disparut avec le XXème siècle, la contemplation de l'impossibilité de produire des sons harmonieux lui ayant été fatale.

    Car cette question de la danse est bien sur essentielle et se trouve justification symbolique du bruit qui la stimule, et cela dans tous les supports raisonnables de son activité. Non que la musique s'en trouve dévalorisée: son langage, réflexion suprême, est celui du mouvement, sa cause, sa justification, son origine. Car la musique est bien l'art suprême, le seul en fait, toutes les autres activités de distraction n'en étant que des formes abatardies, en tout cas secondes.

    Finissons en avec la danse: elle est évidemment causée par l'ivresse du sentiment musical, et il faut la vieillesse sommeilleuse et toussauteuse des audences des concerts de Bach pour ne pas se livrer à des débordements non classiques caractérisés. Pleurs et hurlements seraient de mise, mais la civilisation occidentale a réussi à les maitriser. Le désordre et la frénésie n'en sont que plus intérieurs, c'était le but.

    On en vient donc à la relation au divin. Il faut savoir qu'il y en a de multiples. On peut louer d'abord, et les paroles sacramentelles (le texte de la messe en si) peuvent suffire. Remarquons toutefois que quelque soit l'intensité de son approbation du credo, sa manifestation avec cette musicalité là n'est ni évidente, ni obligatoire, ni à proprement parler signifiante. On pourrait même dire (et c'est sur certains le disent) qu'elle pollue le message divin au point de le rendre secondaire, l'éclatante conviction qu'elle manifeste étant tellement liée à sa force, comme musique, qu'elle en devient autonome: "et resurrexit". A moins que. Mais quoi ? 

    De fait, il faut donc considérer qu'il y a autonomie. Impossible d'y échapper. Bach n'est PAS romantique. Qui oserait dire qu'il ne fabrique pas pourtant un mouvement irrépressible vers quelquechose qui n'est ni réel ni divin ?

    Une autre forme d'expression est l'injonction. Caractéristique de certaines cantates, elle ordonne et soumet. Une fin du monde peut se manifester, certaines punitions être exécutées, le diable dénoncé sous des appellations diverses (Ah, Bélial!), toutes plus exotiques les unes que les autres. Pourtant, ces paroles autoritaires se révèlent souvent incroyablement maniérées, et exprimées dans un langage musical dont le baroque, désolé  (sorry), en ruine le sérieux.

    Précisons l'aspect non religieux ou divin: si cela était le cas, tout le religieux y serait aspiré et Bach deviendrait Dieu: comment se contenter du grégorien dont la chiantitude, parfaitement voulue, et explicitement porteuse de ce que l'on veut dire ? Et bien parce que la musique, volontairement humiliée, est soumise à la parole du culte. Bach fait l'inverse, on devrait l'interdire.

    Pourrait on alors affirmer qu'il ressort d'une voie particulière vers l'au delà qui ne serait pas classifiée ?

    Examinons la voie moderne du nouveau dieu qui viendrait résoudre tous nos problèmes. Il serait une personne, donc et plus malin que la musique de Bach ? Ou bien ne serait-t-il qu'un audela de la personne et donc incapable de pleurer comme nous sur d'aussi magnifiques beautés ?

    Non, nous sommes dans l'humain. Cela est clair. Le divin ne peut se permettre de telles choses sans se ridiculiser. Ou bien alors il a dicté les partitions de jean sébastien (certains disent que c'est sa femme, en fait (laquelle ?)).  Dans ce cas, il faut déclarer hérétiques les gospels et bruler tous ces noirs. Non, non, nous sommes dans l'humain.

    On en vient alors aux superstitions mathématiques qu'on attache au vieux: il se serait piqué (sur le tard en  plus) de rosicrucianisme et de quadrature de cercles et ses succès mélodiques n'en serait que des retombées heureuses. Pourquoi pas, mais franchement, pourquoi diable cela est il aussi plaisant ?

    Quel homme !

     

    P.S. Johann Nikolaus Graf von La Fontaine und Harnoncourt-Unverzagt est mort ce week end.

  • Le non déisme

    Il faut bien parler du religieux en général, certains commentaires ici avaient abordé le sujet, et il est d'ampleur.

    D'abord je crois qu'il y a bien une attitude générale (celle de l'époque, de l'air du temps) qu'on pourrait trouver étrange: pour diverses raisons, liées à l'histoire, ou à la sédimentation des opinions exprimées, il semble que la question du surnaturel, cause et justification du religieux ne soit pas encore tranchée officiellement. Il resterait un doute, qui justifierait les "agnosticismes" et qui justifie les respects que l'on manifeste officiellement aux uns et aux autres: ptet ben qu'Dieu existe, on n'peut pas savoir.

    Autant le dire tout de suite, je crois qu'on peut, et c'est ce que je fais, trancher la question à la base et proclamer qu'évidemment il s'agit, non pas d'un compromis public que certains n'hésitent pas à appeler "laïcité", mais d'une position particulière inacceptable, à rebours de toutes les apparences et de tous les bons sens. Je dirais même plus, la question ne peut même pas/plus se poser.

    Y a il un complot à dénoncer?  Non, je veux simplement dire que la position en question n'est pas la bonne pour parler du religieux. Les complots sectaires sont bien sur variés et d'origines multiples, mais la question n'est pas là: on peut parler du divin et de sa considération hors de toute référence à sa possible manifestation, en se contentant simplement d'exprimer sans nuances l'évidence de sa non réalité. L'athéisme militant traditionnel dénonciateur n'est pas de mise, il n'est que complotisme et n'apporte rien. L'athéisme positif est un système de langage: si on le pratiquait bien des choses dans les appréciations changeraient de manière importante. 

    On doit et on peut ainsi affirmer plutôt un athéisme "ontologique" et en exposer les conséquences dans les représentations que l'on se fait des esprits et conceptions religieuses. Mieux, il doit être possible de comprendre et décrire le religieux en le qualifiant de manière rationnelle et en "pensant" Dieu, non pas comme une nécessité qui qualifierait de manière particulière une forme de surnaturel, mais comme une acception purement intellectuelle, une conception strictement humaine dont les effets ne sont jamais "magiques" mais toujours sociaux ou psychologiques.

    Ce refus du surnaturel va jusqu'au législatif: le dieu des philosophes voulut s'y arrêter et se constituer dans la dernière des magies, celle qui fonderait le pouvoir. Cette position là du déisme se trouve être la position américaine par exemple: elle est construite et je la veux refuser donc explicitement pour dire ce que je dis.

    Est ce enfoncer une porte  ouverte que de se placer là? Sans doute un peu, voire beaucoup, mais je maintiens qu'il n'est pas explicité en général de soutenir un tel refus "méthodologique". En permanence, trop de discours sous entendent que la croyance religieuse est rationnellement possible du fait même de son absence de prouvabilité. C'est le contraire qui est vrai, et cela doit être sous entendu sans trêve. Car les croyances ne créent pas le surnaturel, et n'en font pas une nature, cela par définition: elles n'illustrent et justifient que des comportements particuliers, que l'on doit pouvoir décrire publiquement comme incompréhensible, voire ridicules.

    Pardon de m'acharner, mais cette longue suite d'affirmations, qu'on pourrait rattacher à l'insistance musulmane de dire le contraire a bien pour objet de se défier de tendances que je juge indulgentes, voire coupables et aussi parfaitement présentes.

    Présentes par le respect: la croyance en Dieu, partiellement de l'ordre du privé, touche à l'intime. Peut on piétiner l'intime ? Si l'on compare avec le sexe, dont les pratiques privées, inconnues à priori, peuvent être très diverses, on pourrait dire qu'on ne peut ni exhiber ni imposer des pratiques qui seraient complètement respectables, ni non plus d'ailleurs imposer des pratiques qui certains pourraient légitimement juger inacceptables. La conséquence de cette protection de l'intime est que le refus de l'obscénité doit jouer dans les deux sens.

    Disons que la proclamation de la possibilité de l'existence de Dieu me parait obscène, et que la protection trop longtemps accordée à ceux qui pourraient être choqués de l'effondrement de la justification de leur morale doit maintenant être renversée. Il nous faut protéger les psychismes de nos enfants de l'affirmation de fictions dont les rêves qui s'y rattachent sont gênants. Gênants comme réalité, pas comme discours. Car l'expression est libre, et elle doit l'être plus que les religions qui elles ne sont pas des individus, mais des organismes constitués, qui n'ont pas le statut de parti politique et qui donc n'ont droit à l'expression publique qu'à certaines conditions bien précises à définir avec prudence.

    Je crois qu'il faut ici faire des allusions précises. De la même manière qu'il faut s'inquiéter des prêches sectaires en général, il faut reconnaitres que ceux cis existent dans les religions traditionnelles. Les petits gris de Stanislas en sont, et les salafistes variés qui infectent certaines banlieues aussi. Absolument rien ne justifie que l'on respecte ou considère normales ou acceptables de telles pratiques, au contraire...

    On a ainsi deux types d'utilisation pour cet athéisme ontologique. D'une part la restauration d'une possible nouvellecompréhension des religions et de leur logique et d'autre part la proclamation de l'humiliation nécessaire de tous les corps constitués en charge de leur propagation à notre époque.
     

    Car cet athéisme là n'est pas destiné qu'à la croyance, mais aussi aux religieux. Mais d'abord, il doit être humble, car le religieux est en fait partout. Déjà soit disant ruiné par l'incroyance générale, il a en fait métastasé  et je pense réellement qu'il imprègne notre monde au sens du polythéisme gréco romain: partout règnent les rites absurdes, les respects et les cultes bizarres, avec une intensité et une multiplicité à la hauteur de l'abandon des systèmes traditionnels. Cela signifie qu'il (le religieux implicite) est nécessaire, voire preuve de la nécessité des croyances, voire des dieux surnuméraires ainsi adorés ? Et bien non et c'est ce que je veux dire, mon athéisme s'addresse aussi à ceux là et il faudra l'énergie d'un prophète pour les dénoncer et détruire leurs statues !

    On se retrouve donc avec un programme, que dis je avec un système: quelle attitude humaine échappera à ce grand retour de la théorie du polythéisme ? Et bien nous le verrons.