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13/09/2016

Le Dernier Philosophe

Averroes le maudit est le dernier philosophe musulman. Exilé à Lucena, lieu d'exil des juifs, au point qu'on a dit de lui qu'il l'était, il n'eut pas de postérité en Islam. Il mourut en 1199, peu après le calife Almohade Al Mansur (le victorieux d'Alarcos en 1195), celui qui avait interdit la philosophie, la falasifa, en 1188, ainsi que le vin, les livres et bien sur la musique. Al Andalous, l'islam des lumières d'après Luc Ferry. 

Les Almohades ne l'emportèrent pas en paradis, vaincus en 1212 (les écoliers espagnols ne peuvent pas la rater celle là) à Las Navas de Tolosa, ils furent progressivement évincés d'Espagne, la reconquista étant pratiquement achevée à la moitié du 13ème siècle (Séville est prise en 1248). 

La philosophie musulmane interdite donc chez les sunnites ne vécut que grâce aux iraniens, ce sont les traités mystiques chiites, ceux décrits par Henri Corbin. Mais la philo normale, walou (1).

Ainsi la philosophie pour Ibn Taymiyyah c'est la "religion d'Aristote". Connu pour avoir osé traiter les mongols de mécréants, le bon hanbalite dénonça les innovations soufies d'Al Gazhali, c'est dire. 

Les théologies musulmanes

En parlant de philosophie il faut parler du mutazilisme. Première grande théologie de l'islam, celle des abbassides (Aroun al Rachid en était), elle fut progressivement évincée en particulier par l'école asharite. Réputée rationaliste et discoureuse, car en charge des grandes polémiques avec les chrétiens et aussi avec les gnostiques dualistes iraniens, elle introduit une conception de la raison distincte de la révélation et une doctrine de la liberté, Dieu ne pouvant pas tout prévoir, c'est un problème récurrent; et aussi la question du coran crée, si il était incrée, cela remettrait en question l'unicité de Dieu à laquelle il tient beaucoup. 

Il faut parler de l'asharisme, l'école du kalam, élaborée contre les mutazilites, ce sont les muttakallimins. Al Ashari était un mutalizite qui vira sa cutie dans un rêve. 

Le mot "kalam" terme générique désigne en fait tout une pratique théologique, celle qui mène à l'argument cosmologique du kalam qui fait des premiers musulmans des atomistes au sens de Démocrite: tout ce qui est a une cause, l'univers existe, l'univers a donc une cause, big bang. L'argument fait encore flores, l'américain Lane Craig nous le ressortant dans les années 80! Cette pratique est le fait des asharites et aussi des chiites. 

L'asharisme est toujours la théologie officielle sunnite. Il faut parler des théories des attributs divins, ceux-ci étant intégrés mais ni identiques ni différents (la raison ne peut le savoir) de l'essence divine; de la résistance à l'anthropomorphisme qui dit bien que rien ne ressemble à Dieu, et la doctrine de la liberté contre le désordre mutazilite qui faisait Dieu ignorant du futur: Dieu sait tout, sa "science" est complète, et il crée les actions bonnes mauvaises choisies par l'homme. 

Le traité décisif

 Le fameux traité "décisif", décisif car c'était une fatwa, c'est à dire la réponse autoritative à une consultation juridique qu'il se faisait à lui même pose la question de la compatibilité, concordance, conciliation de la falsafa avec la loi religieuse (sharia).

La réponse fut considéré par Luc Ferry, le ministre de l'éducation dont les professeurs déchiraient le livre devant les élèves, comme issue de l'islam des lumières et aussi introductive de la raison en occident. Bien sur il n'en est absolument rien et cela donna lieu à une polémique video intense où il se fit traiter de crétin. C'est la polémique Remi Brague/Luc Ferry, avec Alan de Libera en arbitre, avec le gentil/méchant Averroes comme prétexte.

Le traité est décisif car devant trancher et il tranche. La réponse dépend des gens et il y en a de trois sortes: le peuple, les théologiens et les philosophes. La philosophie se trouve obligatoire (ou recommandée) pour les philosophes et interdite aux autres. C'est ça le point. Le peuple ne peut avoir accès qu'à la révélation comme source de vérité. Cette interdiction, et cette recommandation est juridique: le traité est ainsi bien plus juridique que philosophique. 

Les théologiens, les adeptes du Kalam sont spécialement méprisés. Ce sont bien sur les adversaires d'Averroes, ceux qui finirent par avoir sa peau d'ailleurs: les théologiens du kalam asharite, les juriste malékites, les dialecticiens. 

Par contre, les philosophes sont bien traités. Contrairement à ce qu'on dit, Averroes ne théorise pas les "deux vérités": il n'y en a bien qu'une seule et la raison ne peut être incompatible avec la religion. 

Mentionnons la classification qui est en fait platonicienne: les trois voies sont la sagesse (la philosophie), la dialectique et la rhétorique qu'il applique sur le verset 16.25 du coran (la sagesse, la belle exhortation et la dispute). 

Le traité ne fut pas vraiment connu du moyen âge chrétien et n'eut aucune influence en occident ou très tardivement. Ce sont d'abord les commentaires d'Aristote qui firent d'Averroes le philosophe connu des latins. 

Le traité est constamment cité par Luc Ferry et tous les épigones de ceux qui veulent donner droit de cité à la fierté musulmane d'avoir participé à la philosophie mondiale. C'est bien sur le cas, Avicenne et Averroes et bien d'autres étant, cela ne fait pas de doute des philosophes au sens occidental du terme, même si ce fut bien sur comme repoussoir à contredire, mais cela ne fait aucun doute non plus, il ne s'agit en aucun cas d'un apport global du religieux "islamique", sachant que l'Islam par ailleurs totalement ignorant des activités des chrétiens sur ces questions, se détourne complètement des activités philosophiques dès cette époque.

C'est l'articulation de ces deux faits là qui fait la polémique, assez ridicule au demeurant; c'est bien pour cela qu'il faut revendiquer Avicenne (pourtant chiite) et Averroes (pourtant cadi almohade) comme parties prenantes à part entière de la vie intellectuelle du nord de la méditérranée avec une postérité tout à fait considérable. 

Le grand mystère de l'"occultation de la part juive et arabe de l'histoire occidentale (Alan de Libera) restant entier.

Le monopsychisme

Mais en fait, Averroes non seulement a une postérité en occident, mais en plus y est maudit: il est le maudit Averroes, le diable, l'athée et le repoussoir complet de la scholastique au point d'en être, négativement, le fondateur, l'anti - averrorisme latin étant une discpline à part entière, la condamnation de 1277 en étant bien sur l'apogée... Ses écrits (les fameux commentaires du maitre absolu de la vérité) arrivent à Paris en 1225, date de d'arrivée de tous les grands: Albert (né en 1200), Aquin(né en 1225), les scholastiques les lisent avec passion. 

La psychologie d'Aristote c'est le traité de l'âme. Les 3 thèses rejetées par les latins au sujet de l'intellect ou de l'âme: il est séparé, unique et éternel. C'est le monopsychisme d'Averroes, qui malgré toutes les critiques et toutes les interdictions, n'a jamais cessé de reparaitre, et comme anti-thèse absolue. 

La figure de la séparation âme corps c'est Averroes le père de Descartes, Spinoza, Kant suivant leurs adversaires. Averroes est ainsi le fantôme inquiétant de l'occident (2).

Car il est aussi l'anti cogito (ça pense et je ne pense pas) et donc le méchant absolu, contre tout ce qui est pour. Il ruine la rationalité en affirmant: "l'homme ne pense pas", en fait qu'il n'est pas intrinsèquement penseur ou rationnel ou défini par la rationalité, il n'est qu'un corps imaginatif utilisé par l'intellect. On a alors la séparation sujet objet, l'homme cessant d'être sujet. 

La thèse serait alors que l'Averroisme -comme repoussoir- fait advenir la notion de sujet dans un monde qui l'ignorait ! Le moi peut alors être victime d'un démon qui le possède et c'est parti, on a le deuxième axe de développement. Ainsi, l'histoire de l'anti averroisme devient celle de l'angoisse au sens large, jusqu'à Freud. 

L'Europe s'est construite contre Averroes, c'est le sens des tableaux dit "triomphes de Thomas d'Aquin" qu'on trouve un peu partout: Averroes y apparait mélancolique, vaincu... 

Un peu de théorie

L'individuation serait dues aux images, et pas à l'intellect (ou à autre chose), qui est "agent". Or Aristote parle de l'intellect (en fait il y en a un autre), comme "en puissance", notion utilisée par les latins pour tuer Averroes, le sujet chrétien ne pouvant évidemment être qu'en acte...

Il y a donc bien une discussion sur le traité de l'âme (reste à le lire en détails).

Un autre aspect est ainsi l'éternité de cet intellect: comment tout aurait été -déjà- pensé ? Quelle horreur ! 

 Pourquoi pas un intellect agent séparé qui soit Dieu ? Ou n'importe quel autre interprétation, dont le sujet ou le symbolique lacanien ? Cela plus le traité décisif fait de l'arabe la fin de la philosophie avec la ruine de l'affreux sujet blanc, hétérosexuel masculin. Averroes est donc le signe de la destruction de la raison occidentale, le poison absolu qui va tout ruiner ! De fait, on ne peut que se délecter de ces amers poisons, l'horreur philosophique étant partout: il ne tient qu'aux esprit forts, au palais solide que de gouter les bordures du pensable et les bords de l'univers connu, dans le temps et dans l'espace. Les autres, les dialecticiens, et pire les gens du peuple, doivent être interdit de ces substances et opprimés pour bêtise, ils ne sont pas humains. Me voilà donc Averroiste, par dégout d'icelui... 

Le nom de l'infortuné cadi exilé par Mansour fut donné à un lycée privé musulman que l'on soupçonna d'intégrisme: les filles y sont voilées et l'on y parla en termes négatifs de l'état d'Israël: en voulaient ils tant que ça à l'occident ou bien veulent ils interdire la philosophie au peuple ? 

 

(1) walou ( mot tamazigh) rien.

 (2) Jean Baptiste Brenet, le successeur de Rémi Brague à la Sorbonne l'associe à Freud et son inquiétante étrangeté. Ses vidéos et son charisme sont un must total. 

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