Le virtuel, la vérité et la commission
À l'occasion des auditions à l'Assemblée nationale de la commission "Neutralité et financement de l’audiovisuel public " (1), viennent à l'esprit bien des considérations sur l'information, le virtuel et la vérité.
L'audition de la personne à l'origine du scandale (Thomas Legrand) est absolument passionnante, et toutes les oppositions et les conflits philosophiques sur des questions essentielles sont mises en avant avec éclat.
Tout d'abord le virtuel. Nous sommes à l'époque de l'enregistrement, du téléphone portable, des micros partout mais aussi de l'intelligence artificielle, et une grande partie du débat est là. Car l'IA est en position, et la chose a commencé, de fournir des "enregistrements" du réel entièrement simulés. L'étrange impression de réalité produite par le témoin de retour de voyage, par ses articles de journaux, par ses photos, par ses vidéos, par ses documentaires (là cela s'atténue avec la scénarisation perceptible) aboutit finalement au montage par IA, qui peut représenter absolument n'importe quoi, y compris les plus délirantes mises en cause de personnages publics.
Au point que ceux-ci s'émeuvent. Emmanuel Macron, saisi par la frénésie du fake, est allé jusqu'à publier des vidéos artificielles délirantes (et étrangement féminisées) de lui-même, pour illustrer on se demande vraiment quoi. Comme si la prédiction d'Eric Sadin se vérifiait et que l'on se mettait à inclure dans son expression des images vraies d'un faux réel, désormais inclus dans la communication. Que cela soit fait depuis le sommet de l'État est atrocement inquiétant: ça commencerait à déraper sévère, donc.
La question serait donc que les rézososios devraient être interdits ou contrôlés, ou labellisés pour ne distribuer que des likes sincères et des informations vraies à des consommateurs à la fois avertis et menacés. Ou pas.
Car il y aurait une autre possibilité et dont on plaint Thomas Legrand, affreusement torturé virtuellement lors de son audition, de ne pas disposer: du droit de ne pas répondre ou parler au sujet de vidéos vraies ou pas, mais dont les circonstances de la production ne seraient pas légales. Car elles ne le sont pas: un enregistrement pirate d'une conversation privée ne devrait pas avoir de valeur, pas plus qu'une image de soi trafiquée qu'on ne reconnaitrait pas.
Alors bien sûr il y aurait les caméras de surveillance, qui elles, pourraient servir le droit. Mais pas les autres... Pourquoi ne pas jouer cette défense-là et établir le statut "fake" des productions audiovisuelles dites de "témoignage" dont la prolifération commence à perturber le monde. Prendre l'habitude de les considérer telles et donc d'en négliger complètement la circulation sinon à des fins de plaisanterie serait le moyen d'assainir bien des débats, et bien des conflits.
Le journaliste convaincu de complot pourrait nier être coupable de quoi que ce soit, et négliger la preuve de sa vilénie en la renvoyant à son illégalité de création, et donc à son ambiguïté fondamentale concernant la vérité. Car la question se déplace: qu'est-ce que la vérité dans tout procès ou chose similaire ? La querelle Legrand-Cohen est bien une affaire de détermination de vérité.
Faite non pas dans une instruction, ni un tribunal, mais dans une commission d'enquête, où à des questions factuelles s'opposent des réponses vérifiables factuellement mais contradictoires c'est-à-dire maintenant des prétentions à des vérités contredites.
La phrase "on fait ce qu'il faut pour Dati, Patrick et moi" arrête net la vidéo diffusée. C'est donc un montage hors contexte qu ne veut rien dire etc. A ce point on réalise que la vidéo est acceptée et qu'on essaye de contredire ou d'attaquer la signification qu'on en tire. On accepte donc sa validité comme pièce de débat contradictoire, et on ne refuse pas simplement de la considérer, comme je le conseillais. Et ça démarre.
Dans les échanges, surréalistes qui ont lieu ensuite, on s'envoie alors des accusations de mensonges en miroir, un constat d'huissier interprété diversement actant pourtant le non-niable: la vidéo n'est pas montée, n'est pas un fake, les paroles sont bien prononcées etc. A force, on se résout à admettre que la phrase est maladroite et peut être mal interprétée: elle veut dire qu'on va s'en occuper "journalistiquement" et c'est reparti pour des hurlements...
Daniel Schneidermann en (2) évoque un procès de Moscou, effectivement, mais rate le mal qui l'affecte aussi et qui est commun à tous ces "journalistes" : leur engagement dans un combat moral et politique qui motive et oriente tous leurs avis. C'est là que la notion de "virtuel" et de "fake" au sens moderne apparait en pleine lumière.
Car on est là dans la grande révolution passée des années 90, et dont sont "originaires" tous ces gens, finalement des vieux cons dépassés hantés par la grande époque Mitterandienne qui a rongé leurs âmes. Il faut bien en comprendre la complexité et la ... durabilité. Mitterand était un aventurier retors qui issu de l'extrême droite des années 30, puis des années 40, devint résistant, puis d'extrême droite à nouveau, puis charnière pour être ministre et finit socialiste après avoir liquidé le communisme. Ce n'est pas fini, pour les fidèles qui suivirent son ascension finale, il est un traitre à la gauche pour avoir inauguré la social démocratie libérale française.
Embrasser tout cela a transformé le journalisme. Initialement purement arriviste mondain, amateur de danseuses à critiquer et de coups à boire pour agrémenter les bouclages chaotiques, le journaliste était autrefois un cynique, gros travailleur et d'abord un producteur et amateur de ragots, cela tous les jours pour le jour même, d'où son nom.
Ce cynisme détaché lui donnait une valeur dans un monde ou de multiples valeurs s'affrontent: pas de meilleure neutralité que le cynisme détaché qui trahira tous les idéaux au nom du vraisemblable et qui donc s'approchera finalement le mieux de la vérité, celle qui ne pourra jamais être témoignée par le militant bêlant ou le sinistre et sincère philosophe obsédé par ses découvertes. Car la vérité dans le vrai monde libéral moderne qui émergea après la Révolution était conflictuelle et produite par la liberté et la diversité des opinions. Un pari civilisationnel, mais qui semble avoir été complètement oublié.
Plongé dans un océan historique encore plus cynique que lui, le journaliste mitterandien, pour rendre compte de ce cynisme supérieur au sien donc, se piqua alors de sincérité, et se mis à dénoncer la gauche au nom de la gauche. Voilà le fond moral de tous ces hommes qui trahirent absolument tout au nom de cet idéal là, la trahison consistant à rester, et à juger des élégances en approuvant ce qui allait dans le bon sens à toute occasion. Mais petit à petit l'essentiel se décala, la gauche plus ou moins gauche avait un ennemi à combattre et là pas d'ambiguité, la sincérité avait de quoi vivre : il s'agissait maintenant de lutter contre la droite et surtout son extrême.
Que l'on soit analyste du virtuel comme Schneidermann ou pas, on reste un combattant du bien, donc et ça se voit. Et cela devient affreusement ringard. Ringard au point d'être directement accusé par des députés LFI de "faire le jeu du Front National" crime rituel à gauche, et dont s'accusent les membres qui se défendent en refusant la "culture de l'affrontement" typique.
Y aurait-il un nouveau journalisme, un peu grasseyant mais capable de faire la part des choses, et donc de se déterminer sans être le jouet d'un idéal (3) ?
C'est bien Arthur de Watrigant qui a révélé la fameuse vidéo (4). Un homme d'un nouveau monde: il décrit et c'est une enquête extraordinaire, toutes les réactions des journalistes "de gauche" à la publication de la vidéo. Un régal de faux culterie et de mensonges au service du bien, avec l'affirmation explicite que voler des vidéos dans un café ne peut être honnêtement que pour dénoncer la droite et la fameuse accusation de "barbouzerie" à la fois réelle et virtuelle... Le camp du bien est une fake news à lui tout seul.
Au passage, l'exemple de l'humour France Inter par François Morel ("enculé", "fils de pute") (5). Insultes, engagement délibéré dans la lutte contre l'extrême droite, et les rires derrière veulent dire ce qu'ils veulent dire: un humoriste s'en prend donc en ces termes aux coupables d'avoir diffusé une vidéo volée. La défense par Adèle Vanreth de son humoriste, spécialiste et expert de la langue est particulièrement ahurissante, lente, alambiquée et prétentieuse. Enculée de sa mère, salope, oups, me voilà expert de langue.
Au passage, on s'interrogera aussi sur la possibilité de la part du très agressif rapporteur de la commission d'enquête, de demander à tous ces gens s'ils avaient pris en compte, ce que, à leur avis, pouvaient penser de leurs choix éditoriaux et de personnes, les auditeurs "de droite" usagers du service public de l'audiovisuel qu'ils étaient chargé d'animer. Cette capacité de se mettre "à la place de" pourrait en effet être une faculté nécessaire à la production d'émissions destinées au plus grand nombre dans sa diversité propre. La dame imagine-t-elle ce que peut penser de son explication sur l'expertise linguistique de François Morel une personne dont l'opinion est que le service public est entre les mains de la gauche ?
(2) https://www.arretsurimages.net/chroniques/obsessions/legrand-cohen-a-lassemblee-un-proces-a-blanc
(3) Arthur de Watrigant sur Sarkozy https://youtu.be/8xP97iTcTlM
(4) Arthur de Watrigant sur sa video https://youtu.be/soSB6RPufaQ
(5) Francois Morel fils de pute et enculé https://youtu.be/ZtNxmvcraYo