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  • Les sociologies

    Avec Raymond Boudon j'avoue avoir toujours été: son ton, sa clarté, sa bonhomie avant sa disparition après des vidéos en bonnet m'on toujours séduit. Il est pourtant porteur d'une sacrée ambition: expliquer en général les comportements des hommes en société. Mazette.

    Il y a sur la question des avis multiples mais une ambition qui date d'Auguste Compte: il s'agit de la sociologie, et mieux de la possibilité d'une théorie générale des objets sociaux, sil il y en a.

    La sociologie

    Pour définir cette discipline, il faut se référer à la physique, reine des vraies sciences, mais dont le domaine est différent et dont le contenu est différent. Qu'est ce qu'une explication ? Qu'est ce qu'une théorie scientifique ? Qu'est ce qu'une science ? Qu'est ce que LA science ? A partir de la remarque que les faits sociaux, même si en principe réductible à des mouvements moléculaires, doivent être décrit "à un autre niveau", on distingue deux sortes de réponses:

    - il existe des forces sociales globales à déterminer qui agissent sur les volontés

    - il n'existe que des aggrégats de décisions individuelles fondées sur des raisons qu'il faut déterminer

    Entre "holisme" et "individualisme" il faut choisir. Freud, Marx, Foucault, Bourdieu d'un coté, Weber, Boudon de l'autre. Sans parler des américains Pearsons puis Merton, et aussi Coleman l'homme de la théorie des choix rationnels.

    Merton est une référence fondamentale: il décrivit les "prophéties auto réalisatrices" et la "serendipité", et fut le père de Merton l'économiste, nobel avec le Scholes de l'équation de Black et Scholes, responsable du crash de 2008. Avec Coleman, quoique lui, porteur de la théorie des choix rationnels, ils sont des "individualistes", tout comme le véritable inventeur de cette sociologie là, Max Weber. Weber avait pour objectif de "comprendre" et l'objet du débat est l'immortel "Verstehen" weberien, qui veut faire de la sociologie une science au sens de connaissance du réel dans un domaine, il faut bien le dire ou l'obscurité rêgne.

    Becker est un utilitariste moderne, mais c'est une sociologue rationnel. 

    L'explication

    Qu'est ce qu'une explication? Et bien Boudon la définit assez bien par ce qu'elle n'est pas en sociologie, matérielle. Par définition, l'explication est basée sur des intentions, des discours, bref de l'immatériel. Par contre, il ne s'agit pas de forces extérieures, mais de manifestations humaines exprimées. L'explication doit alors être formée, c'est sa définition en 3 points, de considérations acceptables portant sur des actions humaines individuelles, et aussi rationnelles.

    Quelles sont les explications ? Et bien il y a en a de célèbres celles des grands hommes Tocqueville, Weber, Durkheim inventeurs du domaine.

    Les aristocrates anglais restent sur leurs terres et innovent, tandis qu'à la cour, leur pendants français célèbrent le culte de la raison. Cela explique les différences de richesses entre ces pays et la révolution... Ca c'est Tocqueville.

    Weber explique le polythéisme des paysans (pagan) soumis à la météorologie tandis que les fonctionnaires romains et les officiers se convertissent aux cultes de Mithra et du christianisme, à l'image des hiérarchies spirituelles et matérielles qui leur conviennent.

    Contre Levy Bruhl ou Needham, Durkheim refuse le déterminisme des "cultures" et affirme au contraire le choix rationnel de théories qui diffèrent entre et dans les cultures, leurs stabilités s'expliquant par la tendance rationnelle à minimiser les contradictions en agissant cognitivement sur les aspects secondaires.  

    68 fut il une révolution ou une manifestation brutale de tendances de long terme déjà bien engagées et commune à tout le monde occidental ? Weber avait décrit la tendance à la rationalisation diffuse des sociétés, au détriment de la sempiternelle "crise des valeurs" au moins aussi ancienne.  

    On peut aussi parler de Smith, qui explique les salaires du bourreau et du médecin, élevés pour des raisons opposées (la compétence et le respect) et aussi du soldat et du mineur (inversés car le soldat se paye en gloire).   

    On peut aussi parler de l'explication de la chute de l'URSS, causée par son incapacité à répondre au bouclier anti missiles de Reagan, son pouvoir tenant justement à sa capacité de s'opposer militairement à son adversaire... 

    La rationalité

    Qui dit science dit rationalité est on va commencer fort, car la rationalité c'est celle de l'acteur le fameux individu "home sociologicus", mais aussi (et surtout ) celle du sociologue lui même, voire la rationalité elle même, dont la définition porte une ombre...

    Qu'est ce que le rationnel ?

    D'abord, et c'est le credo des individualistes, le rationnel n'est PAS réduit à l'instrumental (capacité de faire correspondre une action à un but) et doit inclure, c'est la condition pour rendre la sociologie scientifique, le rationnel "cognitif", quand l'action est justifiée par des considérations théoriques valides ou non, mais acceptables, et le rationnel "axiologique", quand l'action est justifié par la considérations de valeurs, elle même exprimée par des jugements de valeurs compréhensibles faisant appel à une psychologie rationnelle et non à une psychologie des profondeurs.

    Le caractère scientifique, selon Boudon, porte donc sur des explications d'un contexte donné, excluant une théorie générale de tout le social. Il s'agit de répondre à une question, pas de décrire une partie identifiée du réel. On peut alors accéder à du scientifique poppérien en sociologie.

    Car le fond de l'affaire, c'est que les causes des actions des hommes sont les raisons qu'ils donnent de leurs actions. Nul besoin de forces occultes: la raison ordinaire, base de la rationalité des explications du monde. Ces principes, d'inspiration cognitiviste, sont valides dans les sciences humaines en sociologie et en économie, c'est le projet global. 

    Pour préciser les théories de Boudon, on peut d'abord le lire. Il y a donc 3 rationalités: utilitariste, cognitive et axiologique suivant qu'on se soucie de ses intérêts privés ou que l'on suive des raisons objectives ou inspirées par des valeurs. Boudon n'est donc pas un utilitariste à proprement parler: il inclut toutes les rationalités de l'individu. 

    Il faut noter que la rationalité utilitariste est privée et ne correspond qu'à la description de l'individu égoïste, alors que bien sur l'humain est aussi à la recherche de théories et de valeurs partagées publiquement. L'individualisme théorique est ainsi parfaitement "collectif" et donc respectable, les confrontations comme dominant ou dominé à des états de choses n'ayant aucune signification propre.  

    Car nous sommes là dans l'idéologique, et au plus haut point: tout ce à quoi tiennent les moralistes et sociologistes de tout poils, bref ce qu'on appelle le système de gauche, structurellement holiste, et manipulateur de la culture se trouve ici nié avec puissance et définitivement. Boudon se trouve donc un immense penseur libéral au vrai sens du terme.

    Au fait il faut rappeller la définition que Boudon donne de l'idéologie: une ensemble de descriptions prescriptives. Définir le rationnel en le décrivant et en règlementant son utiisation se trouve donc idéologique, non ?

    Oui mais alors

    Deux sujets prêtent à discussion. D'abord l'explication des sentiments nationaux et de leur permanence. On pourrait les décrire comme la stabilisation historique de modes de vies et d'intérêts collectifs bien compris exprimables individuellement, une sorte de rationalité axiologique du drapeau. Mais cela demanderait à être raffiné.

    Un autre point est la nature du religieux. Même si on peut expliquer la stabilisation ou l'évolution des croyances, le principe même de la pratique religieuse demanderait à être clarifié: homogène à l'humain lui même, et donc aussi important que le rationnel lui même ?

    Les deux question sont liées et l'appartenance social et morale, en général fait question... On s'arrêtera là.

  • Les Islams

    Il y a à propos de l'Islam, de ce qu'il est et n'est pas bien des discours et affirmations qui paraissent il faut le dire complètement contradictoires et incohérentes.

    Un conflit d'interprétation existe clairement par exemple, entre d'une part les les tenants du complot mondial islamiste et d'autre part ceux d'une religion en voie de sécularisation. Les durs et les doux s'accusent mutuellement et avancent des preuves.

    Pour les premiers, on a une vision essentiellement compacte des musulmans, universellement mus par la nécessité qui leur serait faite d'imposer au monde du fait de leur croyances, d'un mode d'organisation politique et social particulier. Ceux qui s'en départent ne sont pas musulmans et le tour est joué. On assimile donc le complot totalitaire et l'Islam, celui ci ne pouvant pas échapper à la qualification.

    Que sont les religieux d'apparence modérée protestant de leur pacifiques intentions et de leur loyauté citoyenne ? Des menteurs, des victimes manipulées ?

    Et bien on pourrait juger sur pièces et voir ce qu'il en est des références théologiques ou idéologiques. Je me permettrais de ne pas me faire d'illusions, et de n'avoir aucune estime particulière pour une religion à quoi rien ne m'attache.

    La théorie classique

    Au delà de la différence La Mecque/Médine (un brave gars rêveur soumis à une veuve suivi d'un chef de razzia qui se transforme en chef de guerre conquérant ), Mahomet lui même doit pouvoir être considéré comme ses immédiats successeurs (les fameux 4, on dira donc 5, premiers califes): des chefs spirituels et militaires, qui ne réalisent pas vraiment qu'un empire se met en place.

    A ce point se produit la grande divergence, qui caractérise le coeur du problème actuel, celui du fondamentalisme: les 4 bien guidés, les "rashidun" et les "pieux prédecesseurs" (salaf) sont la seule référence. Après ce serait n'importe quoi: quinze cent ans de violences politiques liées à l'expansion et au maintien d'un empire totalitaire, qui s'achève en 1924 après une longue décadence par l'abolition du califat.

    A ce point, deux attitudes: d'une part l'origine pieuse est la référence, purement spirituelle et le reste étant histoire, on peut séparer religion et politique, et d'autre part, l'origine pieuse purement divine est la référence et on doit se consacrer à sa restauration qui identifie absolument, Dieu, son prophète et l'histoire.

    L'ambiguité de la "réforme" est précisément ce débat là: la réforme consiste à revenir aux origines, le problème étant que ces origines là sont diversement interprétées. Les variations dogmatiques étant de règle en Islam, il se trouve donc qu'il s'agit d'une religion à la fois unique et multiple et qui donc, en vertu du principe de non contradiction, n'existe pas. C'est mon point de vue.

    Un point de vue agressif de réaction est celui des durs cité plus haut: l'ambiguité ne peut profiter qu'aux durs (les autres) les doux ne pouvant qu'être violentés (comme nous). Il convient de rejeter absolument et explicitement les durs, quitte à ne pas croire les doux, des agneaux irresponsables. J'avoue être séduit par la chose, la réaction ultra laïque à une religion qui n'existe pas me paraissant être ce qu'il faut faire.

    L'histoire

    L'époque ancienne fut d'abord celle d'une longue décadence initiée après les premières défaites ottomanes de la fin du 17ème siècle: un empire encore redoutable, mais exclusivement autre, sans rayonnement culturel, exclusivement consacré à maintenir par la violence une religion autoritaire piétiste de fatalistes, au détriment d'explosions fanatiques variées qui se produisaient ici ou là. L'affaire grecque consacra le recul géographique définitif de la porte, préalable à son éviction de l'histoire un peu après.

    Ce n'est qu'à partir de la fin de l'effondrement de la puissance turque que des musulmans, principalement égyptiens, commencèrent à penser. Il faut dire que l'Egypte, à partir de Mehemet Ali en 1805 (il est du même age que Napoleon et réforma l'Egypte jusqu'en 1849), était quasi indépendante de la porte ou du moins suffisamment (le khédive ou vice roi faisant la liaison) pour libérer certaines pratiques. On doit parler du fameux Rifaa Al Tahtawi (le Rifaa de Guy Sorman), le réformateur egyptien par excellence, mort en 1873.

    Abdu, El Afghani et Rida

    Tout commence alors avec des intellectuels de l'Egypte de la toute fin du XIXème siècle.

    Mohamed Abduh et aussi l'afghan voyageur El Afghani. D'abord des réformistes politiques, ils sont musulmans sunnites, et s'efforcent de lever les barrières religieuses à la pensée de réformes sociales. Polygamie, corruption, prêt à intérêt, ils cherchent à déverrouiller la société égyptienne. Abduh participe à la révolte nationaliste d'Urabi Pacha, fut comme lui franc maçon et vécut exllé en France.

    Afghani polémique avec Renan qui était porteur d'une description pour le moins critique de la religion musulmane mais concède que la question de l'endormissement de la civilisation arabe reste posée.

    Il faut mentionner le Syrien Al-Kawakibi, un panarabe musulman hostile aux turcs, partisan démocrate d'un califat arabe basé à la Mecque.

    Qu'observe t on? Et bien que cette réaction est tout simplement "salafiste": la remarque est que du temps de pieux ancêtres, ça marchait et les arabes étaient maîtres du monde. Comme il ne le sont plus, il faut donc revenir au départ... C'est la remarque d'El Afghani lui même. La revue phare de ce réformisme là, Al Manar est clairement "réformiste" mais aussi en ce sens là, "salafiste", et... Elle le fonde.

    Le dernier des trois, Rashid Rida, a soutenu un rapprochement avec le wahhabisme qui s'installe en Arabie Saoudite peu avant sa mort en 35.

    Nous avons donc toute l'histoire: l'arabisme pour se réformer revient aux origines et fonde ce qui apparait aujourd'hui, comme particulièrement désolant: une pénultième tentative des arabes de redevenir puissants, en s'appuyant ce qui fut leur gloire, leur religion merveilleusement guerrière et dominante au 7ème siècle...  De cet ambitieux (mais il faut le dire, limité) mouvement réformateur, essentiellement nationaliste et je dirais plus utilitariste que spiritualiste, on doit retenir en Algérie l'association des Oulémas Algériens, auteur de la formule " L'islam est notre religion, l'arabe est notre langue et l'Algérie est notre pays". 

    Qualifié ici de "salafiste", ces réformateurs là le sont d'une manière qui diffère toutefois grandement des salafistes déclarés de nos banlieues un siècle après: ils voulurent des réformes modernistes de la société et à ce titre sont bien sur considérés comme des mécréants par les personnes déguisés (de voiles blancs) aux tournures étranges (pas de discours qui ne commence par vingt phrases de salamalecs complexes), c'est à dire les débiles profonds (pardon je me lâche) que l'on appelle aujourd'hui les "salafistes" qu'ils soient simplement débiles (la majorité) ou djihadistes (quelque uns, ceux qui tuent). Le même mot désigne des réalités différentes... Tout comme "Islam" d'ailleurs: la diversité règne, c'est le moins qu'on puisse dire.

    En tout cas, le thème règne: le retour aux 4(5) califes premiers est LA solution. De fait, TOUTE la propagande étiquetée "salafiste" depuis les frères musulmans jusqu'à l'Etat Islamique est mouillée dans cette réforme là aux divers degrés de leur fanatisme. La ligne des durs triomphe. De TOUS les durs.

    Partagés entre partisans déçus du renouveau arabe et fous fascistes d'une religion barbare, ce salafisme là doit être combattu en tant que tel sous toutes ses formes de la plus hypocrite à la plus violente. Tariq Ramadan, l'élégant hypocrite suisse est l'un d'eux. Tout simplement.

    Réforme, quelle réforme : Abderraziq ?

    Mais il faut mentionner aussi Ali Abderraziq: après 1925 (et donc la fin du califat) il théorise, lui, une séparation originale entre temporel et religieux et permet d'évoquer peut être autre chose: la radicale distinction entre politique et religion. Il pose la bonne question : " le prophète est il un roi" et théorise la contingence de l'association entre renouveau religieux et restauration d'un état provisoire originaire. La problématique vaut même pour toutes les regligions: "Dieu nous a donné un culte et nous croyons en une politique". Car les biens guidés et les pieux prédécesseurs n'étaient pas prophètes eux, simplement des militaires ou des hommes politiques: la séparation religion/politique serait donc là et le califat doit être sorti du religieux, les musulmans ayant le droit de se doter des institutions qu'ills veulent. Voilà sa thèse, qui, il faut le dire, rompt complètement avec ce que l'on sait et voit de l'Islam.
    Son oeuvre "L’Islam et les fondements du pouvoir" eut un retentissement considérable. Il fut évidemment violemment critiqué pour des raisons qu'on peut deviner. Il reste cependant très peu connu, et même si il reste une référence dans le monde intellectuel Arabe, il reste sulfureux et oh combien.


    Qu'en pense-t-on aujourd'hui? Tout d'abord demandons à un grand intellectuel Tariq Ramadan lui même, le petit fils du concurrent (Al Bana est un contemporain d'Abderraziq et fonda les frères en 1928). Toute l'ambiguité du bon frère se manifeste: Abderraziq a échoué et n'est pas(plus) lu dans le monde musulman, Ramadan se base sur des doctrines du X/XIII ème siècles qui ne confondent pas politique et religion (car bien sur il n'y a pas de problèmes), et il est en désaccord avec Abderraziq qu'il considère au demeurant comme musulman, bien que colonisé et en contact avec le colonisateur, porteur de ce que veut entendre l'occident. La pierre d'achoppement selon Ramadan est de plus qu'aucun savant musulman n'ait jamais élaboré les choses de cette manière. Un innovateur déconnant, donc.

    Or pourtant, il semble bien qu'il apporte des solutions à des vieux problèmes. Au passage l'étonnante contradiction portée par une idéologie qui simultanément promeut une religion finalisée par son fondateur, seul  auteur/transmetteur du livre sacré et qui en même temps accorde une importance démesurée à une horrible histoire de guerres entre ses successeurs. C'est le mérite d'Abderraziq de trancher la question: l'islam ne doit pas dépendre des califes qui succédèrent à Mahomet.

    La thèse est piquante et séduisante, mais ne pourrait on pas dire, au contraire que l'Islam est d'abord (et peut être seulement, c'est mon avis) cette lutte là? Le divers de cette religion est ainsi bien réel, et son désespéré appel à l'unité divine sonne comme le regret éternel de la diversité conflictuelle irréductible des hommes. La grande religion de paix n'est qu'un regret de ne pas l'être.

    La réalité est ainsi plutôt triste: le seul vrai réformateur, non pas de l'Islam, mais de la délétère attitude des musulmans face au politique n'est pas entendu, alors qu'il faudrait qu'il le soit. Dénigré bien que référence fondamentale, il reste cependant publié et honoré: tout n'est pas perdu donc, et vive l'Egypte!